
Libreville, le 27 Juin 2026 – (Dépêches 241). La décision de Moody’s de réviser à « négative » la perspective du Gabon, rendue publique le 24 juin 2026, n’a pas été prise dans le vide. L’agence pointe explicitement des « préoccupations sur la gestion de la dette et des dérapages budgétaires » comme toile de fond structurelle de sa dégradation. C’est précisément dans ce contexte que les données de la commande publique gabonaise prennent une résonance particulière : au cours des derniers mois, plusieurs marchés publics de montants significatifs ont été attribués par entente directe à des opérateurs dont le profil reste difficile à établir à partir des sources disponibles, et dont la présence publique se résume, pour chacun d’eux, aux seuls marchés qui leur ont été confiés.
Le recensement de ces attributions dessine un tableau préoccupant. La Présidence de la République a approuvé en janvier 2025 l’achat de véhicules de fonction pour 700 millions de FCFA, confié sans mise en concurrence à Auto Design Baraka. La Direction Générale du Budget a procédé de même en mai 2025 pour l’acquisition d’un SUV et d’un pick-up à 143,5 millions de FCFA, attribués à Luxury Car par entente directe. Le cas le plus imposant reste celui de la Cité Émeraude : la construction de six immeubles administratifs a été confiée à Building Construction Company (BCC) en deux marchés consécutifs, 35,7 milliards de FCFA approuvés le 7 avril 2025 et 17,8 milliards de FCFA approuvés le 8 mai 2025, soit un total de 53,6 milliards de FCFA attribués au même opérateur, sans appel d’offres. Cumulés, ces quatre marchés représentent plus de 54,4 milliards de FCFA engagés par entente directe sur une période de quelques mois, au profit d’entreprises sans historique public vérifiable.
Ce tableau contraste frontalement avec les exigences qu’impose la situation financière du pays sur la scène internationale. Moody’s note que le Gabon prévoit un audit exhaustif de ses emprunts passés, un exercice qui pourrait faire apparaître des passifs non déclarés et fragiliser davantage la trajectoire de soutenabilité de la dette, déjà notée Caa2. Or la régularité de la commande publique, transparence des attributions, justification des procédures dérogatoires, traçabilité des paiements, est précisément l’un des indicateurs que les marchés financiers et les institutions de notation examinent lorsqu’ils évaluent la qualité de la gestion des finances publiques d’un État souverain.
Moody’s avertit que les déficits budgétaires devraient rester élevés à moyen terme et que les conditions de marché actuelles rendraient coûteuse toute émission de dette sur les marchés internationaux. Dans ce contexte, chaque franc CFA de dépense publique échappant à la concurrence et à la transparence alourdit un peu plus le dossier que le Gabon devra défendre auprès des créanciers et des agences de notation.
Un programme du FMI est envisagé comme levier d’amélioration de l’accès au financement, mais les institutions multilatérales assortissent généralement leur soutien de conditions portant précisément sur la qualité de la gestion budgétaire et le respect des règles de passation des marchés. La question est donc posée : comment le Gabon entend-il construire sa crédibilité financière internationale avec, en arrière-plan, plus de 54 milliards de FCFA distribués sans mise en concurrence à des opérateurs qui n’existent, pour l’essentiel, que le temps d’un marché ?







