
Libreville, le 10 juin 2025 – (Dépêches 241). Depuis le début du mois de juin, Libreville est le théâtre de scènes bouleversantes dans les quartiers de Plaine Orety, derrière l’Assemblée nationale, ainsi que dans les zones jouxtant les ambassades de Chine et de Russie. Des centaines de familles ont été brutalement déguerpies, leurs maisons détruites par les engins du génie militaire, au nom d’un vaste projet d’aménagement urbain censé servir « l’intérêt public ». Pourtant, ni préavis sérieux, ni plan de relogement selon de nombreux riverains n’auraient été proposés à ces populations vulnérables. Les images sont choquantes et indignes; des familles en larmes, des enfants assis sur des gravats, et des personnes âgées désemparées, privées du toit qu’elles avaient mis des années à bâtir, et ce, dans l’indifférence totale de la société civile gabonaise.
Ce traitement brutal, indigne d’un État se voulant protecteur de ses citoyens, témoigne d’un mépris profond envers les droits humains les plus élémentaires. En pleine période d’examens nationaux comme le BEPC et le baccalauréat, des enfants sont arrachés à leur quotidien et plongés dans une précarité extrême. Comment un pays peut-il se targuer de préparer sa jeunesse à construire l’avenir alors qu’il piétine son droit à l’éducation et à la stabilité ? La Constitution gabonaise, en son article 20, garantit pourtant à chaque citoyen le droit à un relogement en cas de casse pour utilité publique. Ce droit semble avoir été volontairement bafoué sans vergogne, dans un silence gouvernemental assourdissant.
Mais ce qui choque tout autant que la violence de ces déguerpissements, c’est le silence glaçant de la société civile gabonaise. Là où l’on attendait une levée de boucliers, une mobilisation de défense des droits des plus démunis, c’est le vide total. Aucune marche, aucun communiqué fort, aucune intervention publique, ni positionnement clair des centaines d’associations qui prétendent pourtant défendre l’intérêt général. Ce mutisme est d’autant plus choquant que près de 1200 structures de la société civile s’étaient mobilisées avec zèle lors de la dernière campagne présidentielle pour soutenir la Transition menée par le Général Oligui Nguema.
Ce double standard interroge. Comment peut-on se dire « acteur de la citoyenneté » ou « gardien de la démocratie » lorsqu’on reste inerte et atone face à une telle situation ? La société civile gabonaise semble avoir troqué son rôle de contre-pouvoir contre celui de figurant politique, plus prompt à occuper les plateaux télé pendant les élections qu’à se tenir aux côtés des populations quand elles sont le plus vulnérables. Ce silence n’est pas neutre: il est complice et coupable.
Il ne s’agit pas ici de contester la nécessité d’un aménagement urbain, ni même de refuser toute transformation de la capitale. Mais une telle entreprise doit être humaine, respectueuse des droits fondamentaux, menée avec dialogue et dignité. En agissant sans transparence, sans communication préalable, sans solutions de relogement ni indemnisation pour de nombreuses familles, le Gouvernement fait preuve d’un autoritarisme déplacé qui rappelle les pires heures d’une gouvernance déconnectée de son peuple incarnée par Ali Bongo Ondimba.
Plus que jamais, il est urgent que la société civile se ressaisisse, qu’elle retrouve sa voix et son rôle. Défendre les sans-voix n’est pas un luxe réservé aux campagnes électorales; c’est une mission permanente. Car, le Gabon ne pourra se reconstruire durablement que si la justice sociale et la dignité humaine deviennent les piliers de chaque action publique. Ce qui se joue à Plaine-Orety et ses environs est bien plus qu’un projet de voirie: c’est le test moral d’une Nation qui prétend vouloir changer tout en gardant les assuétudes du régime déchu.







