
Libreville, le 5 Février 2026 – (Dépêches 241). Il y a des chiffres qui, au-delà de leur froideur comptable, résonnent comme des aveux politiques. Deux cent trente-cinq millions de francs CFA. C’est le montant de la dette que le Gabon doit à la Guinée équatoriale pour de l’électricité importée. Une somme modeste à l’échelle d’un État pétrolier, mais lourde de sens dans un pays dont les nouvelles autorités n’ont cessé d’affirmer que « le Gabon a l’argent » et qu’une ère de rupture avec les pratiques anciennes était engagée.
L’information, révélée par le média équato-guinéen Impactus EG et relayée notamment par notre confrère Gabon Review, sort progressivement de la zone grise diplomatique pour s’imposer comme un embarras politique majeur. Selon Impactus EG, « la République du Gabon maintient une dette d’environ 235 millions de francs CFA » dans le cadre de l’accord bilatéral d’interconnexion électrique, malgré des paiements déjà effectués par l’intermédiaire de la SEGESA. En clair : le Gabon paie, mais mal. Il s’engage, mais n’honore pas entièrement.
Cette affaire particulièrement gênante pose une question centrale. Comment un régime qui s’est construit sur la dénonciation des pratiques du régime ancien peut-il se retrouver dans une situation qu’il dénonçait hier avec virulence ? Pendant des années, les autorités actuelles ont fait de la mauvaise gestion, des arriérés et du discrédit international les marqueurs exclusifs du régime déchu. Or, moins de deux ans après la proclamation de la Ve République, le Gabon apparaît à son tour comme un mauvais payeur, incapable d’épurer une ardoise relativement limitée auprès d’un pays voisin.
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La gêne est d’autant plus grande que l’électricité importée depuis la centrale hydroélectrique de Djibloho alimente plusieurs villes gabonaises du nord du pauys. Il ne s’agit donc pas d’un service accessoire, mais d’un service essentiel et d’un levier stratégique de souveraineté énergétique. Comment expliquer, dès lors, qu’un tel service fasse l’objet d’un défaut de paiement persistant ? Où se situe le blocage ? Est-il administratif, budgétaire, politique ou simplement révélateur d’une désorganisation plus profonde de l’État ?
La réaction des autorités équato-guinéennes en dit long sur la dégradation de la confiance. Impactus EG rapporte le déploiement d’« une commission technique » pour vérifier l’approvisionnement, l’état des infrastructures et le respect des garanties financières. Pire encore, Malabo a exigé « l’ouverture d’un compte spécial destiné exclusivement aux paiements », avec interdiction formelle d’en détourner l’usage.
Une mise sous surveillance humiliante
Autrement dit, le Gabon est désormais traité comme un partenaire sous surveillance, un État à qui l’on impose des garde-fous pour s’assurer qu’il respecte ses engagements. Pour un pays qui se veut leader en Afrique centrale, cette situation frôle l’humiliation diplomatique. Elle entame sérieusement le crédit du Gabon aux yeux de ses voisins de la sous-région, qui observent avec inquiétude, ou scepticisme et raillerie, l’écart entre le discours de redressement et la réalité de la gestion.
Ce dossier n’est pas seulement humiliant, il est aussi politiquement explosif, non pas par son montant, mais par ce qu’il symbolise. Un régime qui promettait la rigueur reproduit les errements qu’il dénonçait. Un pouvoir qui affirmait que « l’argent existe » peine à honorer une dette de 235 millions de francs CFA. Pour le citoyen gabonais, déjà éprouvé par les délestages, les pénuries et les promesses non tenues, cette affaire sonne comme une trahison morale.
Il ne s’agit pas ici de nier les contraintes liées à la gestion de l’Etat ni les héritages lourds. Mais gouverner, c’est précisément rompre avec les excuses. Tant que le nouveau régime ne donnera pas d’explications claires sur les causes de cette dette et sur les mesures concrètes pour y mettre fin, il restera prisonnier de cette contradiction fondamentale. Se présenter comme l’alternative tout en donnant le sentiment d’être la continuité.
À ce stade, la question n’est plus seulement financière. Elle est politique, morale et souveraine. Et elle mérite, au-delà des communiqués feutrés, une réponse à la hauteur de l’indignation nationale.







