Séminaire gouvernemental de la Ve République: les grands mots présidentiels face aux petites pratiques du pouvoir ou l’art de « dire sans faire »

 Le président Brice Clotaire Oligui Nguema s’est encore illustré par un discours ambitieux qui tarde à être implémenté ©DR

Libreville, le 14 août 2025-(Dépêches 241). « Nous sommes tous des soldats au service de la Nation. Et sans discipline, aucun soldat ne réussit sa mission. » Voilà comment le président Brice Clotaire Oligui Nguema a ouvert, tambour battant, le premier séminaire gouvernemental de la Ve République. Sur le papier, l’événement se voulait un « moment de vérité » : évaluer les 100 premiers jours du gouvernement, passer au crible le Plan d’Action Gouvernemental, rappeler que « seule la performance compte ». Les ministres étaient prévenus : fini les bavardages, place aux résultats.

L’architecture présidentielle repose sur six piliers soigneusement énumérés : eau et électricité comme droits fondamentaux, emploi des jeunes, logement, infrastructures modernisées, justice sociale, diversification économique, État éthique et décentralisé. De beaux engagements, martelés avec la conviction d’un chef militaire certain de sa mission. « Le temps des discours est terminé », a-t-il lancé. Problème : ce même discours ressemble déjà, à certains égards, à ce qu’il prétend combattre.

D’autant que dans les faits, la discipline et l’éthique ont déjà trouvé leurs limites. Henri-Claude Oyima, ministre de l’Économie et des Finances, continue de cumuler ce poste avec celui de PDG de BGFIBank, en violation flagrante de la loi. La promesse de démissionner de la présidence de la banque est restée lettre morte. Ce double jeu place l’homme au cœur d’un conflit d’intérêts évident, et le président, en le maintenant au gouvernement, cautionne de fait cette entorse au droit. Première brèche dans la façade d’exemplarité.

Autre contradiction : la modernisation des infrastructures et la politique du logement sont devenues synonymes de bulldozers et d’expulsions massives. Derrière l’argument de « l’occupation anarchique du domaine public », ce sont des familles entières qui se retrouvent à la rue, sans solution viable. Le chef de l’État semble oublier que « l’État » qu’il invoque est censé protéger ses citoyens, pas les jeter dehors au nom de la modernité.

Sur le front social et économique, le décalage est tout aussi criant. Le chômage reste massif, les bourses d’études pour les États-Unis et le Canada ont été supprimées, privant la jeunesse de perspectives. La dette publique s’approche dangereusement des 9 000 milliards de francs CFA, et plusieurs chantiers annoncés en grande pompe sont déjà à l’arrêt. Les promesses d’efficacité se heurtent à une réalité de blocages, de lenteurs et de budgets qui s’évaporent.

Dès lors, une question s’impose : Oligui Nguema n’est-il pas en train de tomber, lui aussi, dans l’art du « dire sans faire » ? La figure du militaire pragmatique, qui inspirait confiance lors du coup d’État du 30 août 2023, pourrait se dissoudre dans les sables mouvants de la politique gabonaise. L’histoire récente a déjà montré comment des débuts tonitruants finissent par s’éteindre dans les compromis et la gestion des équilibres de pouvoir.

Certes, il reste du temps. Sept ans de mandat peuvent suffire à corriger la trajectoire. Mais si le président attend la dernière ligne droite pour lancer les grands travaux, à la manière de son prédécesseur, le pays aura perdu des années précieuses. Le Gabon ne peut pas se permettre un nouveau cycle de promesses en début de mandat et de chantiers électoralistes à la fin.

Aujourd’hui, les Gabonais ne demandent pas un chef de guerre pour haranguer les ministres, mais un chef d’État pour faire appliquer ses propres règles. La Ve République sera celle de l’efficacité et de l’éthique, ou elle ne sera qu’un slogan de plus dans l’histoire politique du pays. Et dans ce cas, peu importe la discipline des « soldats », si le général lui-même tolère les brèches dans ses rangs.

Ainsi, le séminaire gouvernemental a offert un discours fort, mais la réalité l’affaiblit déjà. Tant que les cumulards comme Oyima resteront intouchables, que les démolitions remplaceront la planification urbaine, et que les promesses se perdront dans l’attente, la rupture annoncée ne sera qu’un mirage. Oligui Nguema joue ici sa crédibilité : soit il impose sa discipline à tous, y compris à ses proches, soit la Ve République commencera et finira comme toutes les autres – dans le décalage entre la parole et l’action.

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