
Libreville, le 14 Janvier 2026 – (Dépêches 241). Depuis leur arrivée au pouvoir en septembre 2023, les nouveaux dirigeants Gabonais tendent à accentuer la fracture entre les militaires et les autres corporations. Quand les hommes en treillis continuent d’être choyés avec plusieurs avantages et des revalorisations salariales importantes, d’autres, comme les enseignants, doivent éternellement entendre l’argument d’une conjoncture économique difficile, et supporter la précarité et la misère qui leurs sont infligées depuis de nombreuses décennies. Une tendance confirmée par le Gouvernement d’Oligui Nguema, qui demande une nouvelle fois aux enseignants en grève depuis le lundi 5 janvier dernier de se montrer patients quant à leurs revendications restées ignorées, alors que, dans le même temps, un décret vient d’être pris pour augmenter les salaires des Officiers-Généraux.
Aujourd’hui, le fossé béant qui sépare le traitement salarial de ceux qui dirigent le Gabon depuis 2023, à savoir les militaires, et de ceux qui en préparent l’avenir des jeunes, donc les enseignants, relève d’une véritable anomalie. Malgré plusieurs années d’études exigeantes et une responsabilité immense, alors que l’enseignement exige un don de soi quotidien, une patience de bâtisseur et une expertise pédagogique sans cesse renouvelée, les praticiens de ce noble métier au Gabon demeurent au bas de l’échelle sociale.
Quand à l’autre extrémité de la pyramide sociale, les indemnités et les salaires des Officiers-Généraux atteignent désormais des sommets jamais connus, l’enseignant Gabonais, lui, ramène chaque soir sa classe à la maison. Entre corrections des copies et préparations des cours, la semaine dépasse souvent les 41 heures de travail, bien loin des 18 heures de cours que l’imaginaire populaire persiste à leur attribuer.
À travers cette gouvernance, le message envoyé à la jeunesse Gabonaise est désastreux. Il semble indiquer aux plus petits qu’être militaire, policier ou gendarme vaut trois fois plus que le savoir scientifique, littéraire ou historique. L’Etat semble vouloir faire croire à ceux qui forment les futurs médecins, ingénieurs et citoyens que leur épanouissement social et professionnel reste secondaire.
Il est donc urgent que le Gouvernement d’Oligui Nguema mette un peu de cohérence dans sa démarche. Il ne s’agit pas de prôner une égalité absolue qui nierait les spécificités de chaque fonction. Il s’agit de restaurer la dignité de ceux qui forment les citoyens de demain, car une société qui paie mal ses enseignants est une société qui hypothèque son intelligence, mais surtout son avenir. Un État qui sur-rémunère ses hommes en treillis tout en gelant le point d’indice de ses enseignants s’isole progressivement du peuple qu’il prétend représenter.
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Redonner aux enseignants un salaire à la hauteur de leur mission n’est pas une charge budgétaire. C’est un acte de légitime reconnaissance. Si le Gouvernement trouve les moyens d’entretenir les ors de la République, il devrait impérativement trouver ceux de faire vivre dignement les piliers de l’école Gabonaise, car si les générations de militaires se succèdent, les leçons des maîtres, elles, restent à jamais.
Au-delà des chiffres et des décrets, c’est bien la logique politique du chef de l’État qui interroge. Comment comprendre qu’un pays présenté comme économiquement contraint lorsqu’il s’agit de répondre aux revendications légitimes des enseignants, trouve pourtant, sans délai ni condition apparente, les ressources nécessaires pour revaloriser substantiellement les émoluments de ses Généraux ? Cette invocation sélective de la« conjoncture économique » apparaît moins comme une réalité objective que comme un argument à géométrie variable, mobilisé selon les catégories socioprofessionnelles concernées. Une telle approche nourrit le sentiment d’injustice et installe l’idée d’un État qui hiérarchise les citoyens non pas selon leur utilité sociale, mais selon leur proximité avec le pouvoir.
Cette orientation traduit également une vision réductrice de la stabilité nationale, pensée presque exclusivement à travers le prisme sécuritaire. En privilégiant systématiquement les corps armés au détriment des secteurs clés que sont l’éducation et la santé, le Président de la République semble confondre la préservation du pouvoir avec la construction durable de la Nation. Or, aucune armée, aussi bien dotée soit-elle, ne peut durablement garantir la paix sociale dans un pays où les enseignants sont paupérisés, démotivés et méprisés dans leurs revendications.
La véritable sécurité d’un État repose aussi, et surtout, sur l’intelligence collective, la formation des esprits et la confiance entre gouvernants et gouvernés, autant de fondements que cette politique actuelle fragilise dangereusement.







