« Si ce n’est pas construit vos procès continuent au tribunal et le président n’intervient pas » : Oligui Nguema a-t-il avoué qu’il s’immisce souvent dans les décisions de justice ?

Le Chef de l’État, lors d’un échange avec des opérateurs économiques dont les procès sont actuellement pendants devant la justice gabonaise © Dépêches 241

Libreville, le 14 septembre 2026 – (Dépêches 241). Une clause conditionnelle glissée dans une phrase de réconfort. En assurant à des opérateurs économiques que leurs procès suivraient leur cours sans intervention présidentielle, à condition, dit-il, que « ce soit construit » , Brice Clotaire Oligui Nguema a peut-être révélé, sans le mesurer, la grammaire secrète d’un pouvoir qui monnaye sa neutralité judiciaire contre l’obéissance économique.

La chute d’Ali Bongo Ondimba et l’adoption d’une nouvelle Constitution consacrant la séparation des pouvoirs devaient clore, définitivement, le chapitre des ingérences dénoncées sous l’ancien régime. Pourtant, le débat sur l’autonomie réelle de la justice gabonaise n’a jamais paru aussi vif. Lors d’une visite des chantiers de la Ve République, s’adressant aux responsables de Canal+ et d’Airtel Gabon en présence du journaliste Chamberland Moukouama, le Chef de l’État a tenu ces propos, comme pour couper court à toute inquiétude : « Si ce n’est pas construit, vos procès continuent au tribunal et le président n’intervient pas. » Une phrase dont la syntaxe, un « si » suivi d’une conséquence , mérite qu’on s’y arrête, tant elle en dit plus long que son auteur ne semblait le vouloir.

Une phrase bâtie comme une clause conditionnelle

Car une promesse de non-intervention ne se formule pas, en toute rigueur, sous condition. Que le Président juge utile de préciser que les procès suivent leur cours normal « si ce n’est pas construit » revient à admettre, en creux, qu’un autre scénario existe : celui où, la construction accomplie, l’investissement honoré, la coopération actée, une issue différente deviendrait envisageable. Rien, dans cette seule phrase, ne permet d’établir juridiquement qu’une faveur judiciaire ait jamais été monnayée contre un chantier ou un contrat. Mais la structure même de l’énoncé, calquée sur celle d’un marché, une prestation d’un côté, une clémence de l’autre, suffit à faire naître le soupçon que la justice, loin d’être un sanctuaire à l’abri des rapports de force économiques, pourrait fonctionner ici comme une variable d’ajustement dans les relations entre l’État et ses partenaires.

Un malaise que les magistrats eux-mêmes documentent

Cette lecture n’a rien d’une extrapolation isolée. Le Syndicat national des magistrats du Gabon (SYNAMAG) a lui-même dénoncé, dans une récente communication, des immixtions récurrentes de l’Exécutif dans le fonctionnement de la justice, un constat qui, venant de la profession la plus directement concernée, pèse lourd. Il fait écho à la déclaration de la magistrate Leïla Laetitia Ayombo, filmée à son insu par Noureddin Bongo, qui affirmait que l’incarcération de César Opiangah, frère aîné d’Herve Patrick Opiangah, avait été décidée sur instruction des membres du CTRI. Deux témoignages, deux époques, une même question, celle d’une justice dont les décisions semblent, parfois, obéir à des logiques étrangères au droit.

L’indépendance ne se décrète pas, elle se constate

La phrase lâchée par Brice Clotaire Oligui Nguéma peut, certes, se lire comme une maladresse de langage plutôt que comme un aveu. Mais dans un État de droit, l’indépendance de la justice ne saurait reposer sur la bienveillance conditionnelle d’un homme, fût-il président, ni sur des équilibres qui varient selon que l’on « construit » ou non aux yeux du pouvoir.

L’indépendance de la Justice doit être garantie par des institutions fortes et des textes qui s’appliquent à tous, sans distinction de rang ni de fortune. L’enjeu n’est donc pas de savoir à quelles conditions le Président choisit de ne pas intervenir, mais de rendre toute intervention, conditionnelle ou non, institutionnellement impossible. Car une justice réellement indépendante ne négocie pas sa neutralité, elle l’exerce au contraire , en toutes circonstances, y compris, et même surtout,  lorsque personne n’a rien construit.

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