
Libreville, le 4 août 2026 – (Dépêches 241). Il y a quelque chose de vertigineux, presque tragique, dans le spectacle qu’offre aujourd’hui l’affaire Narcisse Eddy Minang. Radié de la magistrature par le Conseil supérieur de la magistrature, l’ancien Procureur Général près la Cour d’Appel dénonce, par la voix de ses proches, une procédure disciplinaire qu’il juge irrégulière. Le même homme qui, hier, a laissé prospérer contre Hervé Patrick Opiangah l’une des procédures les plus vidées de sens de l’histoire judiciaire récente du Gabon, réclame aujourd’hui pour lui-même les garanties qu’il a refusées à un autre. Au-delà du destin d’un seul homme, cette affaire dit quelque chose d’essentiel sur le prix du droit, et sur ce qu’il en coûte de l’oublier.
La radiation de Narcisse Eddy Minang ne s’est pas faite dans le silence. Dans son entourage, comme au sein d’une partie de sa communauté, des voix s’élèvent pour dénoncer ce qu’elles présentent comme des vices de procédure. Le grief mérite d’être entendu, comme tout grief mérite de l’être dans un État de droit digne de ce nom. Mais il mérite aussi d’être regardé en face, avec toute la gravité qu’impose le passé judiciaire de l’homme qui le formule. Car celui qui aujourd’hui s’émeut d’une irrégularité est le même qui, hier, en qualité de Procureur Général, a instruit, cautionné et prolongé l’une des procédures les plus manifestement viciées jamais menées contre l’homme d’affaires et acteur politique gabonais, Hervé Patrick Opiangah. Le miroir, cette fois, renversée, ne ment pas. Il renvoie à Eddy Minang l’image exacte de ce qu’il a laissé infliger à un autre compatriote.
Eddy Minang et le miroir renversé
Pour comprendre la portée de ce retournement, il faut revenir sur les faits, avec la précision que leur gravité exige. Tout commence par un mensonge, ou plutôt par deux. Le 13 décembre 2024, à la Télévision nationale , le Procureur de la République Bruno Obiang Mve affirme qu’une plainte contre Hervé Patrick Opiangah a été déposée dès le 14 novembre 2024. Un exploit d’huissier, produit par son parti UDIS, établira pourtant que cette plainte n’a été enregistrée que le 25 novembre, soit onze jours plus tard, et surtout cinq jours après l’ouverture de l’information judiciaire et le déploiement de la force publique.
À ce premier mensonge s’ajoute celui d’Eddy Minang lui-même, qui, dans son réquisitoire visant à faire échec à la demande de non-lieu, invoque une troisième date, le 19 novembre, tout aussi introuvable dans les registres du parquet. L’arrêt de la Chambre d’Accusation du 8 mai 2025 tranchera finalement pour le 25 novembre. Trois dates pour une seule plainte : deux d’entre elles, celles-là mêmes avancées par Bruno Obiang Mve et par Eddy Minang, sont donc, par construction, mensongères.
Le dossier Opiangah, anatomie d’une procédure vidée de son sens
Sur ce fondement fabriqué, tout un appareil judiciaire s’est mis en mouvement, sans plainte recevable, sans preuve matérielle, sans victime confirmant les accusations, et sans même les éléments constitutifs de l’infraction reprochée. La résidence d’Hervé Patrick Opiangah a été perquisitionnée sans mandat, sans qu’aucun procès-verbal ne soit dressé après coup. Des montres de luxe, de l’argent liquide, un coffre-fort ont été emportés, sans qu’aucun lien de causalité ne soit établi entre l’affaire supposée de mœurs alléguée et les biens saisis.
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La holding de l’homme d’affaires a été placée sous scellés pendant des mois, sans décision de justice, ses comptes bancaires, frappés de la même mesure arbitraire. Sa fille, présentée comme la victime, a été gardée à vue cinq jours sans pouvoir rencontrer d’avocat. Son frère aîné César Opiangah, a été placé sous mandat de dépôt. Tout cela s’est joué en quatre jours, entre le 20 et le 24 novembre 2024 : quatre jours durant lesquels la justice gabonaise a traqué un homme, fermé ses entreprises, fouillé sa maison, détenu sa fille et emprisonné son frère, en dehors de tout cadre légal.
Et lorsque, après le rejet d’une première demande de non-lieu par Bruno Obiang Mve, le dossier est parvenu devant la Chambre d’Accusation à la faveur de l’appel interjeté par les avocats de Hervé Patrick Opiangah, Eddy Minang, alors Procureur Général, n’a pas hésité à rejeter à son tour cette demande, malgré des irrégularités qui n’échappaient à personne.
Le retour à l’envoyeur, sans céder à la tentation de la revanche
Il y a, dans ce retournement du sort, une forme de justice immanente qui parlera à beaucoup de Gabonais. Celui qui a fermé les yeux sur les vices d’une procédure exige aujourd’hui qu’on respecte scrupuleusement ceux de la sienne. On comprendrait presque la tentation d’y voir un juste retour des choses, un mécanisme presque naturel qui, avec le temps, rattrape ceux qui ont cru pouvoir s’affranchir des règles. Cette lecture, pourtant, aussi séduisante soit-elle, ne doit conduire à aucune complaisance ni, surtout, à aucune justice de revanche.
Ce n’est pas parce qu’un homme a commis des fautes hier qu’il faut, aujourd’hui, se dispenser d’établir les siennes avec rigueur et de lui garantir les mêmes droits que ceux qu’il a grossièrement piétinés. Céder à cette pente reviendrait à reproduire, sous une autre bannière, exactement les dérives que l’on prétend condamner. La justice ne se venge pas, elle établit, elle sanctionne, elle répare, dans le respect scrupuleux des formes qu’elle exige des autres.
L’arbitraire ne choisit pas quand et qui il frappe
C’est là, sans doute, la leçon la plus précieuse de cette affaire, et la plus universelle. Le respect de la procédure ne saurait être un confort que l’on réclame uniquement lorsqu’il nous protège, et que l’on ignore dès lors qu’il protège autrui. Il doit être une garantie pour tous, sans exception, y compris pour ceux qui, hier, ont exercé le pouvoir de l’accusation. Car l’arbitraire, une fois toléré, ne choisit pas ses cibles suivant leur rang ni leur robe : il frappe ceux qu’on lui désigne, puis, tôt ou tard, ceux qui le désignaient. Un magistrat ne devrait jamais s’estimer tenu d’exécuter un ordre manifestement injuste ou contraire au droit. Son indépendance et sa conscience professionnelle sont précisément les premiers remparts contre ces dérives.
Au-delà du sort personnel de Narcisse Eddy Minang, c’est toute la magistrature gabonaise qui est ici interpellée : magistrats, procureurs, juges, responsables administratifs ou politiques, nul ne devrait croire sa position définitivement à l’abri des conséquences d’un système qu’il a lui-même servi. Si des fautes ont été commises dans la procédure qui l’a radiée, qu’elles soient établies contradictoirement et corrigées, comme le droit l’exige. Mais que nul n’oublie non plus qu’il fut de ceux qui, en leur temps, ont eu le pouvoir d’épargner cette même rigueur à un homme, et qui ont choisi de ne pas le faire. C’est là, précisément, tout le sens de l’État de droit.







