
Libreville, le 24 août 2026 – (Dépêches 241). Trois dates de dépôt de plainte pour une seule et même affaire, un procès-verbal d’huissier qui dément le parquet, un arrêt de la Chambre d’Accusation qui contredit deux procureurs : le dossier Hervé Patrick Opiangah (HPO) n’est plus un simple contentieux pénal soldé par un non-lieu, c’est un dossier de discipline qui ne dit pas son nom. Demain, le Conseil Supérieur de la Magistrature (CSM) siège. Deux noms devraient y figurer : Bruno Obiang Mve, ancien Procureur de la République, et Eddy Minang, ancien Procureur Général près la Cour d’Appel. Le Statut des Magistrats, lui, ne laisse guère de place au doute.
Demain, 25 août, plusieurs magistrats comparaîtront devant le Conseil Supérieur de la Magistrature statuant en matière disciplinaire. Une échéance qui pose une question aussi simple que dérangeante : que vaut une politique disciplinaire qui sanctionnerait certains magistrats tout en laissant hors de son champ ceux dont les décisions et déclarations ont contribué à une procédure qui tombe sous le sens, constellées d’irrégularités et aujourd’hui définitivement close par un non-lieu ?
L’affaire Hervé Patrick Opiangah fournit précisément matière à cette interrogation. Ouverte sous fond de parjure en novembre 2024, la procédure s’est achevée par un non-lieu annoncé le 12 mars 2026, pour insuffisance de charges, puis confirmé par la Chambre d’accusation avant la délivrance d’un certificat de non-pourvoi en juin 2026. Mais au-delà du sort pénal de l’homme politique et capitaine d’industrie, demeure une autre question : celle de la régularité des actes accomplis et du comportement professionnel des magistrats qui ont conduit et défendu cette procédure.
Un parjure documenté, jamais démenti
Le 13 décembre 2024, devant la presse nationale et internationale, Bruno Obiang Mve alors Procureur de la République affirmait qu’une plainte avait été déposée contre Hervé Patrick Opiangah dès le 14 novembre 2024. Un exploit d’huissier de justice, produit et présenté par son parti politique UDIS, établit finalement que cette plainte n’a en réalité été enregistrée que le 25 novembre, soit onze jours plus tard, et surtout cinq jours après l’ouverture de l’information judiciaire et le déploiement de la force publique. Ce détail n’est pas une imprécision de calendrier, il est l’aveu, par la propre chronologie du parquet, que des actes de poursuite d’une extrême gravité, perquisitions, interpellations, fermeture d’une holding, ont précédé l’existence juridique de la plainte censée les fonder.
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À cette première déclaration s’ajoute la manœuvre d’Eddy Minang du reste Procureur Général, lequel évoquait dans son réquisitoire une plainte déposée le 19 novembre 2024, une deuxième date, tout aussi introuvable dans les registres du parquet. L’arrêt de la Chambre d’Accusation du 8 mai 2025 tranche in fine pour le 25 novembre 2024. Trois dates pour une seule plainte : deux d’entre elles sont donc, par construction, mensongères et inexistantes.
Le non-lieu de HPO ne clôt pas la question de la responsabilité des magistrats
C’est ici que le débat devient essentiel. Le non-lieu dont a bénéficié Hervé Patrick Opiangah répond à une question pénale d’une particulière importance : les charges réunies permettaient-elles de poursuivre l’intéressé jusqu’à un jugement ? La réponse judiciaire a finalement été négative.
Mais le classement définitif du dossier ne fait pas disparaître mécaniquement les actes accomplis pendant la procédure. Une perquisition, des saisies illégales, une mobilisation de la force publique, des mesures restrictives ou des réquisitions demeurent des actes dont la légalité peut être appréciée indépendamment de l’issue finale du dossier. De même, une éventuelle faute disciplinaire ne disparaît pas parce que la procédure pénale contre le justiciable s’est terminée par un non-lieu.
Le statut des magistrats prévoit d’ailleurs lui-même que, lorsque des faits sont susceptibles de constituer une faute disciplinaire, le Secrétariat permanent procède à une enquête, entend le magistrat mis en cause, le plaignant et les témoins et réalise les investigations nécessaires.
Ce que dit noir sur blanc le statut des magistrats
L’article 143 du Statut des Magistrats est sans ambiguïté. Le magistrat est tenu « de respecter la loi et les règlements et d’observer les règles de déontologie et d’éthique contenues dans son serment ». Affirmer publiquement une date de dépôt de plainte inexacte, puis la répéter dans un réquisitoire officiel, relève très exactement du parjure, ce que cette disposition, justement, entend prévenir. L’article 144 va plus loin encore, en qualifiant de faute disciplinaire « tout manquement aux convenances de son état, à l’honneur, à l’intégrité, à la délicatesse ou à la dignité ».
Difficile, à la lecture de ce texte, de ne pas y voir une définition presque littérale des faits reprochés aux deux magistrats Eddy Minang et Bruno Obiang Mve surtout qu’en la matière, un précédent existe. Et ce précédent est récent. En octobre dernier, une juge d’instruction du 2ème cabinet en charge des mineurs a été suspendue trois mois par le Président du Tribunal de Première Instance de Libreville, pour des « manquements graves relevés dans l’instruction, jugés contraires à la rigueur et à la neutralité qu’exige sa fonction », dans l’affaire du jeune Warren.
Cette décision avait été saluée comme un signal de rigueur institutionnelle. Le double parjure documenté dans le dossier HPO paraît d’une gravité bien plus prononcée. Il ne concerne non pas une erreur d’appréciation dans la conduite d’une instruction, mais une contradiction factuelle entre la parole publique de deux procureurs et les pièces du dossier.
Pourquoi Minang et Obiang Mve devraient au moins comparaître
Le cas de Bruno Obiang Mve et celui d’Eddy Minang présentent une particularité qui rendrait leur absence du champ disciplinaire particulièrement difficile à comprendre. Ces deux hommes n’étaient pas des magistrats périphériques au dossier. Ils occupaient les deux plus hautes fonctions du parquet de Libreville directement impliquées dans la procédure.
Le premier a publiquement donné une date de dépôt de plainte contredite par les éléments ultérieurs du dossier. Le second aurait retenu une autre date, elle aussi différente de celle finalement documentée, le tout dans le but de tromper l’opinion et de faire prospérer une procédure qu’ils savaient viciée de bout en bout. Eddy Minang et Bruno Obiang Mve ont laissé prospérer une procédure qui prend naissance sur un parjure, une procédure sans victime, sans preuve et sans éléments constitutifs de l’infraction pour laquelle l’action publique avait été déclenchée contre Hervé Patrick Opiangah.
Dans ces conditions, ne pas examiner la conduite professionnelle de ces deux magistrats reviendrait à poser une règle particulière étrange. Les actes d’un magistrat peuvent être suffisamment graves pour produire des conséquences considérables sur la vie d’un citoyen, mais pas suffisamment sérieux pour faire l’objet d’un examen disciplinaire. Ce serait précisément l’inverse de l’esprit du Statut des Magistrats.
Le CSM doit protéger la magistrature, pas protéger ses errements
La discipline judiciaire n’est pas une vengeance. Elle n’est pas davantage un instrument politique contre les magistrats. Elle constitue une garantie de crédibilité pour l’institution judiciaire elle-même.
Le statut prévoit une procédure contradictoire : enquête, audition, accès au dossier, défense du magistrat, puis décision motivée. Il prévoit également une gamme de sanctions allant du blâme jusqu’à la révocation, en passant notamment par le blocage d’avancement, l’exclusion temporaire, l’interdiction d’exercer certaines fonctions, la rétrogradation, le retrait de fonctions ou la mise à la retraite d’office. Voilà pourquoi la question n’est pas de savoir si Bruno Obiang Mve ou Eddy Minang doivent être condamnés avant même d’avoir été entendus.
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Mais peut-on sérieusement prétendre que les éléments de l’affaire Opiangah ne justifient même pas qu’ils soient entendus ? Si les faits reprochés sont faux, qu’ils soient blanchis. S’ils résultent d’erreurs matérielles, qu’elles soient expliquées. S’ils relèvent de décisions juridiquement justifiées, que le dossier le démontre. Cependant, si les faits établissent des violations de la loi, des manquements à l’honneur, à l’intégrité, à la délicatesse ou à la dignité exigées d’un magistrat, alors la sanction ne serait pas une injustice, elle serait l’application du Statut des magistrats.
Car une justice qui exige du citoyen qu’il respecte la loi mais qui refuse de regarder ses propres errements finit par produire exactement ce qu’elle devrait combattre : le sentiment d’un droit à géométrie variable. Et l’affaire Opiangah pose désormais cette question au Conseil Supérieur de la Magistrature (CSM) avec une froideur implacable : si les règles disciplinaires valent pour tous, pourquoi Bruno Obiang Mve et Eddy Minang y échapperaient-ils ?
Demander leur comparution n’est pas demander leur condamnation. C’est demander que la justice applique enfin à ceux qui la rendent les mêmes exigences de droit, de rigueur et de responsabilité qu’elle impose à ceux qui la subissent.







