
Libreville, le 15 Juillet 2025 – (Dépêches 241). Depuis des années, les discours officiels évoquent une croissance démographique modérée au Gabon : de 1,8 million en 2014 à 2,3 millions en 2024, soit un gain net de 500 000 habitants en une décennie. À première vue, cela alimente des constats classiques : faible fécondité, mortalité infantile élevée, dépendance à la main-d’œuvre étrangère. Mais un élément plus fondamental est rarement mis en débat : et si nous ne connaissions tout simplement pas le nombre exact de Gabonais vivant sur le territoire?
Le pays n’a pas mené de recensement exhaustif, indépendant et moderne depuis plus d’une génération. Les données disponibles proviennent d’estimations, de projections macroéconomiques ou d’enquêtes partielles (EDSG, MICS, bases OMS/UNICEF). Cette approximation permanente fragilise toute planification. Comment calibrer les budgets de santé, les besoins en salles de classe ou les infrastructures routières, si l’on ne connaît pas avec précision le nombre d’habitants ni leur répartition territoriale ?
Ce flou statistique n’est pas neutre. Il permet des manipulations, entretient une dépendance aux institutions internationales pour la fourniture de données, et alimente l’improvisation dans les politiques publiques. Il empêche aussi la mise en place d’un registre national fiable, condition essentielle à la digitalisation de l’administration, au ciblage social et à la lutte contre les fraudes identitaires. Dans bien des cas, l’absence de chiffres fiables permet de contourner les obligations de transparence. Elle offre aussi aux gouvernants un écran commode pour justifier l’inaction ou masquer les inégalités territoriales.
D’autres pays ont fait du recensement un outil de souveraineté. Le Rwanda, par exemple, a intégré des outils technologiques pour cartographier précisément son territoire et bâtir des politiques sociales ciblées. Le Gabon, malgré ses ressources, peine à produire une base de données nationale digne de ce nom. Ce n’est pas seulement une question technique, mais politique : savoir, c’est aussi gouverner. L’absence d’un système d’information démographique cohérent affaiblit la capacité de l’État à anticiper ses besoins en santé, éducation, ou emploi. C’est une forme d’aveuglement organisé, où les marges d’erreur deviennent des zones de pouvoir.
Si le Gabon veut réellement planifier son avenir, il doit commencer par connaître sa population avec exactitude. Tant que cette base fera défaut, toute politique, démographique, sociale ou économique, reposera sur du sable. Le défi démographique gabonais n’est pas dans le taux de natalité, mais dans l’incapacité chronique à mesurer ce qui existe vraiment. Un recensement de qualité, mené avec transparence et outils numériques, constituerait un tournant majeur dans la gouvernance. Ce serait aussi un acte politique fort : celui de regarder le pays tel qu’il est, pour enfin bâtir sur du réel.







