12 heures sans électricité: Quand la Ve République tend à « institutionnaliser » les délestages chroniques 

La normalisation silencieuse des délestages par le nouveau régime est-il un aveu d’échec ? ©Dépêches 241

Libreville, le 6 Février 2026 – (Dépêches 241). L’incident technique survenu le 5 février 2026 au poste de Bisségué, ayant privé une large partie du Grand Libreville d’électricité pendant près de douze heures, n’est plus un simple accident de réseau. Il s’inscrit désormais dans une série de coupures devenues récurrentes, presque routinières. À force de répétition, les délestages semblent s’être installés durablement dans le quotidien des Gabonais, au point de donner l’impression troublante d’une normalisation, voire d’une institutionnalisation progressive de la pénurie électrique par les autorités de la Ve République.

Dans la nuit du 5 au 6 février, un incident sur un conducteur de 90 kV a plongé les zones Centre et Nord du Grand Libreville dans le noir à partir de 19h, pour un rétablissement progressif autour de 9h le lendemain. Douze heures de coupure, dans une capitale déjà éprouvée par les pénuries d’eau, les tensions sociales et les fragilités économiques. Si la Société d’Énergie et d’Eau du Gabon (SEEG) évoque un incident technique et assure de la mobilisation de ses équipes, la récurrence de tels épisodes ne permet plus de les considérer comme de simples aléas. Leur fréquence, leur durée et leur caractère désormais prévisible dessinent les contours d’une crise structurelle profonde.

Depuis la période de Transition, la situation énergétique du pays s’est sensiblement dégradée. Les délestages, autrefois ponctuels, sont devenus quasi quotidiens dans certaines zones, traduisant l’incapacité persistante du système électrique national à répondre à la demande. Pourtant, les annonces officielles se sont multipliées : acquisition de groupes électrogènes, investissements urgents, contrats avec des opérateurs étrangers, notamment les deux centrales flottantes du turc Karpowership, présentées comme une réponse rapide et efficace à la crise. Mais, dans les faits, ces dispositifs n’ont jamais permis d’enrayer durablement les coupures. Leur impact réel sur la stabilisation du réseau demeure marginal, sinon inexistant, au regard de la persistance des délestages.

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Plus inquiétant encore, l’accumulation de ces coupures semble progressivement façonner une nouvelle norme sociale. À force d’habitude, la pénurie s’installe dans les comportements, les organisations familiales, les rythmes professionnels et économiques. Groupes électrogènes privés, bougies, lampes solaires, batteries et onduleurs deviennent les palliatifs ordinaires d’un service public défaillant. Tout se passe comme si l’on préparait, consciemment ou non, les populations à accepter l’idée qu’il faille désormais vivre avec les délestages, les intégrer dans le quotidien, les anticiper, les gérer. Cette banalisation est sans doute l’aspect le plus préoccupant de la crise actuelle.

Cette normalisation tacite traduit un renoncement politique majeur. Car l’électricité n’est pas un luxe, mais un service public fondamental, au cœur du développement économique, de la cohésion sociale et de la dignité humaine. En tolérant que les coupures deviennent structurelles, l’État admet implicitement son incapacité à garantir un droit élémentaire. Dans un pays riche en ressources naturelles, cette situation relève moins de la fatalité que d’une succession de choix politiques, d’arbitrages budgétaires discutables et d’un déficit persistant de gouvernance dans le secteur énergétique.

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Ainsi, l’épisode de Bisségué ne constitue pas un accident isolé, mais le symptôme d’un système à bout de souffle. La Ve République, qui s’était présentée comme celle de la rupture, semble au contraire installer durablement une logique de gestion de la pénurie. À défaut d’un plan énergétique crédible, structuré et transparent, les délestages risquent de s’imposer comme l’horizon normal de la vie quotidienne au Gabon. Une perspective inquiétante, tant pour les ménages que pour les entreprises, et plus largement pour l’avenir économique et social du pays.

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