
Libreville, le 22 octobre 2025-(Dépêches 241). Autrefois présentée comme la conscience morale du Gabon, la société civile se distingue aujourd’hui par un silence assourdissant face à l’arrestation du journaliste Harold Leckat, directeur de publication du média en ligne Gabon Média Time (GMT). Cette apathie collective, là où l’on attendait indignation et mobilisation, révèle une situation inquiétante : la domestication d’un contre-pouvoir qui fut jadis redouté. Si le nouveau régime peut se féliciter d’une chose, c’est bien celui d’avoir réussi là où les Bongo-Valentin avaient échoué: réduire au silence les voix libres de la société civile en les invitant tous au banquet de la Transition puis de la Ve République.
Les acteurs qui se présentaient naguère comme les gardiens inflexibles des droits humains et des libertés publiques semblent aujourd’hui absorbés par les privilèges et les promesses du pouvoir. Promotions, nominations, faveurs et petits calculs personnels ont suffi à anesthésier leur sens critique. Ce qui reste de la société civile ressemble désormais à un spectre sans vigueur, à une entité qui a troqué sa vocation pour des postes confortables et des avantages dérisoires. L’indignation a laissé place à la compromission, la vigilance à la servilité.
L’affaire Harold Leckat agit comme un révélateur brutal de cette déchéance morale. L’arrestation musclée d’un journaliste, symbole de la liberté d’expression, n’a suscité ni déclaration vigoureuse, ni action concertée de la part de ceux qui se disaient jadis défenseurs du peuple. Ce mutisme, au-delà de la lâcheté, trahit une recomposition des allégeances : nombre de figures de la société civile se sont désormais alignées sur les nouveaux détenteurs du pouvoir, parfois jusqu’à intégrer leurs structures politiques. L’esprit critique a été troqué contre le confort de la proximité institutionnelle.
Cette abdication idéologique a des conséquences directes sur la vitalité démocratique du pays. En se soumettant ainsi, la société civile prive le peuple gabonais de sa dernière ligne de défense face aux abus du pouvoir. Le citoyen ordinaire, livré à lui-même, ne peut plus compter ni sur les ONG, ni sur les associations, ni sur les personnalités publiques qui prétendaient autrefois parler en son nom. L’espace public, déjà fragilisé par la peur et la censure, s’enfonce dans une torpeur inquiétante.
Pourtant, ce qui arrive à Harold Leckat n’est pas un cas isolé : c’est le symptôme d’un système qui, sous couvert de rupture, reproduit les pratiques liberticides du passé. En gardant le silence, ceux qui se disent militants des droits humains deviennent complices de cette continuité répressive. Ils oublient, cependant, que ce qui arrive aujourd’hui au directeur de publication de GMT peut demain frapper un syndicaliste, un enseignant, un simple citoyen. Le mutisme actuel de ces acteurs d’hier prépare les drames de demain.
Dès lors, il est urgent de rompre avec cette indifférence coupable. Défendre Harold Leckat, c’est défendre la liberté d’informer et, au-delà, la dignité de tout un peuple. Si la société civile ne retrouve pas sa voix et son courage, elle portera la responsabilité de la déchéance morale du pays. Car dans une République où ceux qui devaient crier se taisent, l’injustice devient loi, et la peur, la seule méthode de gouvernement.







