
Libreville, le 28 Octobre 2025 – (Dépêches 241). La justice gabonaise semble nager à contre-courant des attentes du peuple, au nom duquel elle est censée être rendue. C’est le spectacle particulièrement affligeant qu’a offert Bruno Obiang Mve, procureur de la République près le tribunal de première instance de Libreville. Connu pour ses contradictions répétées, il aurait retenu, pour justifier la détention du journaliste et directeur de publication de Gabon Média Time (GMT), Harold Leckat, des chefs d’accusation pour le moins surprenants, notamment la violation des dispositions légales en matière de passation des marchés publics. Une accusation qui frise le sarcasme, traduisant à la fois une volonté manifeste de restreindre la liberté de la presse au Gabon et l’inféodation persistante du pouvoir judiciaire au politique.
Selon une opinion de plus en plus répandue, plus la justice gabonaise est dénoncée comme instrumentalisée, plus elle s’enferme dans une posture de dépendance. Le point de presse du procureur, relatif à l’arrestation et à la détention du journaliste, en est la démonstration. Placé sous mandat de dépôt à la prison centrale de Libreville le 20 octobre dernier, Harold Leckat est accusé d’escroquerie dans le cadre d’un contrat liant son entreprise de presse à la Caisse des dépôts et consignations (CDC). Fait inédit, il est aussi poursuivi pour « violation des dispositions légales en matière de passation des marchés publics ». Une accusation ubuesque qui révèle à quel point une partie de l’appareil judiciaire semble avoir perdu toute boussole juridique et morale.
Car, malgré les errements de la justice gabonaise depuis des décennies, jamais il n’était encore venu à l’esprit des citoyens qu’un procureur puisse s’illustrer par des arguments aussi fallacieux. L’accusation d’escroquerie, même si elle devait être fondée, ne justifie ni la brutalité de l’arrestation, ni les conditions inhumaines de la garde à vue. Quant à l’infraction liée aux marchés publics, elle relève de la pure fiction juridique : comment un prestataire privé pourrait-il être tenu responsable de la non-application de procédures relevant exclusivement des autorités contractantes ? Dans un État de droit digne de ce nom, c’est à la CDC, en tant qu’entité publique, qu’incomberait la responsabilité de la régularité du marché. Or, dans cette affaire, les administrateurs de la CDC, signataires du contrat, demeurent étrangement hors de tout soupçon.
C’est une première dans l’histoire judiciaire du pays : un entrepreneur privé poursuivi pour ne pas avoir respecté des obligations qui, en réalité, relèvent de l’État. Harold Leckat n’est ni ordonnateur, ni gestionnaire des fonds publics, et ne saurait donc être poursuivi pour des fautes imputables à une entité publique. Cette confusion manifeste entre les rôles et les responsabilités démontre une dérive inquiétante : celle d’une justice utilisée comme instrument d’intimidation politique.
À n’en point douter, l’arrestation de Harold Leckat tient davantage du scénario d’un film politique mal ficelé que d’une procédure judiciaire sérieuse. Tout concourt à penser que cette affaire cache des motivations inavouées, notamment la volonté de faire taire un journaliste trop critique envers le régime. Car si la justice voulait être cohérente, elle aurait également inquiété les responsables de la CDC impliqués dans le contrat incriminé. Leur liberté totale contraste violemment avec l’incarcération du directeur de Gabon Média Time, renforçant le soupçon d’une justice à deux vitesses.
Cette affaire illustre une fois de plus la dérive autoritaire d’un système judiciaire incapable d’assumer son indépendance. En s’acharnant sur Harold Leckat, la justice gabonaise envoie un message dangereux : celui d’une institution devenue l’arme d’un pouvoir soucieux de contrôler la parole et de museler la presse. Ce procès, s’il devait se poursuivre sur de telles bases, ne serait pas celui d’un journaliste, mais celui de la liberté d’expression elle-même.







