Gabon: même en Ve République, la justice gabonaise, otage éternelle du pouvoir politique

La vidéo filmée par Nourredine Bongo et rendue publique par l’activiste Princesse de Souba dévoile ce que beaucoup soupçonnaient déjà, la justice gabonaise n’est toujours pas libre ©Montage Dépêches 241

Libreville, le 4 novembre 2025 – (Dépêches 241). La vidéo qui circule depuis quelques jours est un choc. On y découvre des hauts magistrats, un Procureur Général, la Directrice Générale de l’Agence Judiciaire de l’État, des avocats et la Présidente de la Cour d’Appel de Libreville réunis au domicile d’Ali Bongo Ondimba, le Président déchu. Alors que les Gabonais attendaient un procès transparent pour faire la lumière sur les 14 ans du règne de ce dernier, on y voit une justice mandatée par le pouvoir politique qui discutent avec les anciens bourreaux du peuple des conditions de leur départ, autour d’un document à signer. Une scène qui pulvérise les discours officiels et révèle, une fois encore, la mainmise du politique sur l’institution judiciaire. 

Il y a des moments où les apparences se fissurent, laissant entrevoir la vérité nue. La vidéo aujourd’hui virale, montrant des figures éminentes de la magistrature gabonaise chez l’ancien despote, Ali Bongo Ondimba, appartient à cette catégorie. Ce qui devait rester dans l’ombre éclate désormais au grand jour : la justice, loin d’être indépendante, s’y montre en train de négocier, non pas l’application du droit, mais la forme de sa soumission. Ce n’est plus une rumeur, c’est une preuve filmée.

Sous d’autres cieux, une telle révélation aurait provoqué des démissions en chaîne, une onde de choc institutionnelle, peut-être même une remise en question collective. Au Gabon, elle provoque surtout la stupeur mêlée d’un sentiment d’impuissance. Car cette scène n’est pas seulement embarrassante. Elle est tragique. Elle consacre la faillite d’un pouvoir judiciaire déjà fragilisé, incapable de s’extraire de la tutelle politique qui le ronge depuis des décennies.

On se souvient que sous le régime d’Ali Bongo Ondimba, la justice était déjà instrumentalisée. Elle servait les puissants, punissait les faibles et entretenait une illusion d’équité au service du statu quo. Mais le plus cruel dans cette affaire, c’est de constater que le régime du Président Brice Clotaire Oligui Nguema, arrivé au pouvoir au nom de la rupture, reproduit les mêmes dérives qu’il prétendait combattre. Là où l’on promettait la restauration des institutions, on assiste à leur recyclage dans la dépendance et le mensonge.

Il n’y a jamais eu de restauration véritable des institutions, et il n’y en aura pas à cette allure. Les grands discours sur la moralisation de la vie publique et la séparation des pouvoirs se heurtent à une réalité têtue et profondément décevante. Le pouvoir militaire, tout comme le précédent, a besoin d’une justice docile pour se légitimer. La promesse d’un État de droit s’effrite chaque jour davantage, laissant place à une comédie institutionnelle dont les Gabonais sont contraints d’être les spectateurs.

Cette duplicité est d’autant plus grave qu’elle s’opère dans un climat de résignation générale. Certains, par opportunisme ou par peur, choisissent de ne pas voir, préférant se mettre des œillères à la place des yeux. D’autres, sincères mais désabusés, s’accrochent à l’espoir d’un sursaut qui tarde à venir. Mais la vérité, elle, ne se négocie pas. La  justice gabonaise demeure un instrument politique, manipulé au gré des intérêts du moment.

Et c’est là le drame. Les militaires n’ont pas mis fin à une imposture pour rétablir la vérité. Ils semblent en avoir installé une autre, plus feutrée, plus habile, mais tout aussi immorale. Tant que la justice restera captive du pouvoir, aucune réforme, aucun discours, aucune transition ne saura redonner au peuple la confiance perdue. Car une nation sans justice libre n’est pas une nation en marche, c’est une nation sous tutelle.

Mais faut-il pour autant céder au fatalisme ? Peut-on encore croire qu’un sursaut est possible ? Espérer que les nouvelles autorités, à défaut de tout réparer, aient le courage de redresser la trajectoire, d’emprunter enfin le chemin de l’État de droit, celui où la justice serait juste, impartiale et humaine ? Est-ce un leurre d’espérer ou sommes-nous condamnés, dans cette Ve République, à revivre les mêmes dérives, les mêmes humiliations, les mêmes renoncements que sous la IVe ? 

Ces questions demeurent ouvertes, se posent en bon droit et elles engagent, plus que jamais, la conscience d’une nation tout entière. 

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