
Libreville, le 9 Janvier 2025 – (Dépêches 241). Il est des chiffres qui, à eux seuls, disent plus long que de longs discours. Au Gabon, sous la Ve République tant vantée et restaurée, les vacations allouées aux enseignants oscillant entre 950 FCFA ici, 1 500 FCFA là et 3600 FCFA par ici se sont imposées comme le symbole le plus achevé du mépris institutionnel désormais assumé par le pouvoir à l’encontre d’enseignants valeureux au front depuis des décennies dans des conditions indignes d’un Etat respectable.
Dans un pays traversé par une grève légitime du corps enseignant, où les revendications portent avant tout sur l’amélioration des conditions de travail, la régularisation massive des situations administratives qui comprend les recrutements, les intégrations, les avancements, les reclassements après stage, le paiement des rappels de solde, la mise en place d’une prime de risque et le respect dû à une profession essentielle, la décision de maintenir de telles rémunérations tient moins de l’erreur administrative que de la provocation politique.
Car pendant que les discours officiels célèbrent l’école comme « pilier de la refondation nationale », les faits, eux, racontent une tout autre histoire. Celle d’enseignants contraints d’attendre des mois, parfois des années, pour percevoir des dus dérisoires. Celle, plus tragique encore, de femmes et d’hommes morts en pleine activité, sans avoir jamais bénéficié de leurs droits, ni de leurs avantages statutaires. Une réalité douloureuse, à laquelle aucune réforme sérieuse n’a encore été opposée.
Dans ce contexte, la communication triomphaliste de Camélia Ntoutoume Leclercq ministère de l’Éducation nationale annonçant le « paiement effectif des vacations sur toute l’étendue du territoire » sonne comme une cruelle dissonance. Car enfin, que signifie payer, lorsque la somme versée ne permet ni de se nourrir dignement, ni de se déplacer, ni même de couvrir les frais élémentaires liés à l’exercice de la fonction ?
À ce niveau, il ne s’agit plus de rémunération, mais d’aumône administrative. Il serait tentant d’y voir une simple maladresse. Mais ce serait faire preuve d’une indulgence excessive. Cette politique s’inscrit dans une continuité parfaitement lisible. Celle d’un État qui, hier comme aujourd’hui, traite ses enseignants comme une variable d’ajustement budgétaire. À cet égard, le régime d’Oligui Nguéma ne peut raisonnablement prétendre à une rupture. Il reproduit, presque à l’identique, les pratiques avilissantes du système Ali Bongo, dont il avait pourtant juré de s’éloigner.
Comment s’en étonner, dès lors, quand l’un des ministères les plus sensibles de la République est confié à Camélia Ntoutoume Leclercq ministère de l’Éducation nationale, une personnalité issue de ce même sérail, ancienne inconditionnelle de l’ancien régime, reconduite sans véritable remise en question ? On ne se défait pas si aisément de ce que l’on a appris, ni de ce que l’on a longtemps pratiqué. La gouvernance éducative actuelle ne fait que recycler des réflexes anciens : communication verticale, indifférence sociale, et mépris feutré pour les agents de terrain.
Le plus inquiétant, sans doute, n’est pas le montant en lui-même, mais ce qu’il révèle : une conception profondément dévalorisante de la mission enseignante. Or, une nation qui humilie ses éducateurs hypothèque mécaniquement son avenir. Aucune refondation ne saurait prospérer sur des tableaux noirs désertés, des salles de classe abandonnées et des enseignants épuisés, moralement et matériellement.
Les vacations de 950 FCFA et 1 500 FCFA resteront, quoi qu’en dise le pouvoir, comme les vacations du mépris. Elles disent l’écart abyssal entre les promesses de changement et la réalité d’une gouvernance qui, sous des habits neufs, persiste à piétiner la dignité de ceux qui forment la République de demain. Et tant que cette injustice structurelle perdurera, la grève ne sera pas une menace : elle sera une conséquence et une obligation presque de légitime défense.







