
Libreville, le 19 mai 2026 – (Dépêches 241). À Kigali, Brice Clotaire Oligui Nguema a fait de la lutte contre la corruption un impératif moral pour l’Afrique. Mais entre le scandale Webcor, symbole d’un État qui semble se condamner lui-même, et les soixante-trois milliards des provinces engloutis dans l’opacité, le contraste entre les discours et les actes devient saisissant. Derrière la rhétorique de la transparence se pose désormais une question centrale : la lutte anticorruption au Gabon est-elle une véritable politique de gouvernance ou une posture de circonstance ?
À l’occasion de la 13ème édition de l’Africa CEO Forum, le président Brice Clotaire Oligui Nguema a choisi la tribune la plus visible du continent pour ériger la lutte contre la corruption en étendard moral et en impératif continental. « Il faut de la transparence à chaque niveau, parce qu’avec la corruption l’Afrique ne pourra pas changer », a-t-il déclaré devant un parterre de décideurs attentifs, avant d’appeler ses pairs africains à combattre ensemble ce fléau.
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Des mots justes et une conviction apparemment sincère. Mais la parole, aussi noble soit-elle, ne saurait longtemps tenir lieu de réalité, surtout lorsqu’elle coexiste, sur le sol même de celui qui la prononce, avec deux affaires qui résument à elles seules tout ce que la lutte contre la corruption ne peut pas être, une posture sans suite, une rhétorique sans sanction, une ambition sans cohérence.
Webcor : le silence assourdissant d’un chef de l’État face à une affaire aux relents de haute trahison
L’affaire Webcor mérite d’être rappelée dans toute sa gravité, car elle constitue peut-être le test le plus révélateur de ce que valent, dans les faits, les engagements anti-corruption du président de la République arrivé au pouvoir après un coup d’Etat placé sous le sceau de la Restauration. En 2015, l’État gabonais suspend le chantier du Grand Marché de Libreville et se retrouve entraîné dans un contentieux avec Webcor ITP, la société maltaise retenue pour les travaux. La bataille judiciaire est longue et coûteuse, mais elle aboutit à une victoire nette du Gabon. La Cour d’appel de Paris annule la décision arbitrale qui condamnait le Gabon à verser 66 milliards de francs CFA à l’entreprise WebCor ITP. Le droit a parlé et avec elle la souveraineté du Gabon qui a été préservée.
Puis vient le retournement, et avec lui, ce que l’on ne peut qualifier autrement que de trahison institutionnelle. L’Agence Judiciaire de l’État, conduite par sa directrice Diane Moussounda, et le premier président du Conseil d’État, Jean-Paul Komanda, signent un protocole transactionnel qui remet sur la table les soixante-six milliards que les juridictions françaises avaient pourtant écartés. Le Gabon vainqueur se condamne lui-même à payer la facture d’une défaite qu’il n’avait pas subie. Des faits qui, au regard des textes de la Transition eux-mêmes, constituent ni plus ni moins qu’un acte de haute trahison contre l’État.
Face à cela, étrangement, le chantre de la transparence à Kigali a choisi le silence. Ni en qualité de chef de l’État, ni en qualité de Chef suprême des Institutions , Brice Clotaire Oligui Nguema n’a dit mot. Diane Moussounda, figure centrale du dossier, demeure en fonction. Aucune enquête n’a été ouverte. Aucune sanction prononcée. Aucun compte rendu n’est exigé en dépit d’une plainte avec constitution de partie civile dûment déposée.
Entre-temps, plus d’un an après, Webcor la société maltaise a porté plainte au parquet de Paris contre l’Agence Judiciaire de l’État et sa directrice, pour escroquerie et tentative d’escroquerie, comme si le scandale avait engendré un scandale plus grand encore. On cherchera en vain, dans ce tableau, la moindre trace de la transparence proclamée à Kigali. Elle n’aura jamais existé.
Les 63 milliards : quand un « ballon d’essai » devient une question de conscience publique
L’affaire du ballon d’essai à 63 milliards de francs CFA participe de la même logique d’écart entre la parole et l’acte, mais elle y ajoute une dimension supplémentaire. Celle d’une promesse faite directement aux populations les plus vulnérables, et jamais tenue. En pleine transition, le président avait annoncé en grande pompe l’attribution de sept milliards à chacune des neuf provinces gabonaises, avec pour vocation affichée de dynamiser l’économie locale, créer des emplois et financer des infrastructures de base. Les chèques symboliques avaient été remis aux représentants provinciaux sous les projecteurs. L’espoir, un instant, avait semblé possible.
Deux ans plus tard, le bilan est accablant dans sa nudité. Dans plusieurs villes, aucun chantier structurant n’a été inauguré, les indicateurs sociaux des provinces concernées n’ont pas bougé. C’est dans ce contexte que le président lui-même a qualifié rétrospectivement cette initiative de « ballon d’essai », une expression qui, dans la bouche d’un chef d’État, aurait pu passer pour la métaphore honnête d’une expérimentation assumée.
Elle sonne, dans les faits, comme une dérision involontaire. Car un ballon d’essai à 63 milliards de francs CFA, dans un pays où la pauvreté et le chômage constituent des réalités quotidiennes et criantes, n’est pas une expérimentation, c’est une dilapidation. D’autant plus insupportable que le Gabon, dans le même temps, lançait un emprunt obligataire de quatre-vingt-cinq milliards sur le marché régional, signant par là même que les ressources publiques ne sont pas infinies et que chaque franc engagé devrait l’être avec une rigueur irréprochable.
Les questions qui s’imposent sont simples dans leur formulation mais vertigineuses dans leurs implications : où est passé cet argent ? Quels mécanismes de suivi ont été mis en place ? Quels rapports ont été produits ? Quelles structures locales ont été impliquées dans la gouvernance de ces fonds ? L’absence de réponses claires à ces interrogations élémentaires alimente une défiance que nul discours continental, aussi éloquent soit-il, ne saurait dissiper.
La contradiction au cœur du pouvoir : ce que lutte contre la corruption veut dire, ou ne veut pas dire
Il n’est en aucun cas question de nier que la transition gabonaise ait posé des actes. Quelques incarcérations retentissantes ont eu lieu, quelques dossiers ont été ouverts, quelques figures de l’ancien régime, ou mieux, de la cuisine interne d’Ali Bongo ont été inquiétées. Mais la lutte contre la corruption ne se mesure pas à la dramaturgie des arrestations ponctuelles ni à l’éclat médiatique des annonces. Elle se mesure à la cohérence du système qu’elle met en place, à l’impartialité avec laquelle elle s’applique, et surtout à sa capacité à sanctionner les dérives qui surviennent sous le régime même qui la proclame.
Or c’est précisément là que le discours de Kigali se fissure. Comment peut-on appeler le continent africain à combattre ensemble la corruption lorsque, sur son propre territoire, un protocole transactionnel d’une gravité exceptionnelle majeure et floutant l’Etat a été signé sans que ses auteurs n’aient eu à en répondre ? Comment ériger la transparence en principe cardinal lorsque 63 milliards de francs CFA mobilisés au nom du développement provincial ont disparu dans l’opacité sans qu’une seule reddition de comptes publique n’ait été exigée ?
La corruption n’est pas seulement l’affaire des prévaricateurs de l’ancien ordre, elle prospère aussi, et peut-être surtout, dans les interstices que le nouveau pouvoir laisse délibérément dans l’ombre.
En réalité, et il est important de la souligner, l’ambivalence n’est pas une posture tenable sur le long terme. Les populations gabonaises, comme les partenaires internationaux et les observateurs avisés, savent lire dans les actes ce que les mots tentent de dissimuler. L’Africa CEO Forum de Kigali a offert au président une tribune magnifique pour réaffirmer une conviction. Il lui appartient désormais, de retour sur son sol, de démontrer que cette conviction n’est pas sélective, qu’elle s’applique avec la même vigueur aux dossiers embarrassants qu’aux cibles commodes, aux proches qu’aux adversaires, aux fautes commises sous sa gouvernance qu’à celles héritées de l’ancien régime. C’est à ce prix, et à ce prix seulement, qu’un discours anticorruption cesse d’être une posture pour devenir une politique.







