Interpol après la libération : le paradoxe d’un État qui traque ceux qu’il a libérés et laissés partir

Sylvia et Nourredin Bongo recherchés par Interpol, après avoir et libérés par le régime dans la pénombre d’un secret d’Etat © Dépêches 241

Libreville, le 27 mai 2026 – (Dépêches 241). La diffusion de notices rouges d’Interpol visant Sylvia Bongo Ondimba et Noureddin Bongo Valentin ouvre une séquence politique et judiciaire aux profondes contradictions. Car derrière l’apparente fermeté de l’État gabonais surgit une interrogation que nul discours officiel ne parvient à dissiper : comment un pouvoir peut-il solliciter la traque internationale de personnalités qu’il affirme lui-même ne jamais avoir véritablement emprisonnées, avant de les laisser partir au nom « de la famille »  ? Entre raison d’État, mémoire politique vacillante et justice contestée, cette affaire révèle surtout les ambiguïtés d’une Ve République qui semble osciller entre démonstration d’autorité et aveu implicite d’incohérence.

L’information circulait depuis plusieurs jours. Sylvia Bongo Ondimba et son fils Noureddin Bongo Valentin font désormais l’objet de notices rouges diffusées par Interpol depuis le 6 mai 2026. Une étape lourde de conséquences symboliques et diplomatiques, puisqu’elle inscrit les deux personnalités dans les mécanismes de coopération policière internationale destinés à faciliter leur localisation et, potentiellement, leur extradition. 

En validant la demande gabonaise, Interpol ne s’est certes pas prononcée sur le fond de l’affaire, mais a jugé la requête recevable au regard des critères formels et juridiques qui encadrent ce type de procédure. Libreville y voit naturellement un signal de crédibilité. Pourtant, au-delà de la mécanique judiciaire, c’est la cohérence politique de l’ensemble qui interroge profondément.

Pourtant, cette affaire porte en elle une contradiction originelle dont le pouvoir peine à se défaire. Les Gabonais n’ont pas oublié ces paroles prononcées par le Chef de l’État Brice Clotaire Oligui Nguéma. Dans son bureau de la Présidence de la République, Brice Clotaire Oligui Nguema s’était adressé à Noureddin Bongo Valentin avec une franchise que la caméra clandestine du fils d’Ali Bongo allait figer pour l’histoire. « Mieux vaut que ce soit nous, ici, en famille, que quelqu’un d’autre. Si c’était un autre militaire qui serait là, ça devait être la catastrophe », avait-il déclaré, avant d’ajouter, avec une assurance désormais embarrassante : « Vous n’étiez pas en prison. Et ça, je le disais même au président Macron : ils ne sont pas en prison. Qu’on arrête de vous faire croire le contraire. » Et la sentence finale, solennelle, presque magnanime : « Aujourd’hui on vous libère. Il n’y a pas de vengeance. », ajouta t-il. 

Ces mots ne relevaient ni d’une confidence anonyme ni d’une rumeur de couloir, ils étaient dits et assumés par le Chef de l’État lui-même. Dès lors, une question d’une redoutable simplicité surgit. Comment peut-on déclencher une traque internationale contre des personnes que l’autorité suprême du pays affirme n’avoir jamais véritablement détenues, et qu’elle a ensuite volontairement laissées, libérées ?

Il faut le dire, cette contradiction ne relève pas seulement du débat politique, elle fragilise la lisibilité même de l’action publique et encore plus, de cette initiative. Une notice rouge Interpol est généralement perçue comme l’ultime prolongement d’une volonté ferme de poursuite et de contrainte judiciaire. Or ici, l’État apparaît moins comme une puissance empêchée que comme un acteur ayant consciemment desserré l’étau autour de deux personnalités dont Oligui affirmait que la justice détenait des « preuves » contre elles, avant de réclamer ensuite l’assistance du monde entier pour retrouver et faire revenir ceux qu’il avait lui-même laissés s’éloigner. Cette séquence donne le sentiment troublant d’un pouvoir naviguant entre mise en scène d’autorité et accommodements opaques, entre fermeté proclamée et indulgence discrète. Elle nourrit surtout, dans une partie de l’opinion, l’idée d’une justice devenue instrument de narration politique plutôt qu’expression sereine du droit.

D’autant plus que la condamnation par contumace des deux personnalités continue de susciter de nombreuses réserves dans le pays. Pour beaucoup de Gabonais, ce procès porte les stigmates d’une justice d’exception davantage soucieuse de produire un effet politique que d’installer une vérité judiciaire incontestable. 

Dans ce contexte, l’activation des mécanismes d’Interpol ressemble moins à l’aboutissement naturel d’une procédure irréprochable qu’à une tentative tardive de reconstitution d’autorité. Mais la justice internationale ne saurait effacer les ambiguïtés nationales. 

Et il restera toujours cette interrogation suspendue au-dessus de cette affaire comme une ombre persistante : peut-on sérieusement demander au monde de traquer des personnalités que l’on a soi-même choisi de libérer ?

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