Suspension des réseaux sociaux à géométrie présidentielle : interdit à tous sauf pour ceux qui gouvernent 

En continuant de communiquer sur les plateformes suspendues, l’exécutif expose une contradiction qui fragilise la crédibilité de la mesure défendue par la HAC © Dépêches 241

Libreville, le 14 octobre 2026 – (Dépêches 241). L’un des plus grands problèmes en Afrique subsaharienne, c’est que ceux qui gouvernent pensent qu’ils sont au-dessus des lois et que seuls les petites gens devraient s’y soumettre. Le Gabon n’échappe pas à cette réalité, avec une classe dirigeante qui semble donner l’impression qu’elle en a fait un mode de gouvernance. C’est du moins ce que pourrait traduire le non-respect manifeste de la suspension des réseaux sociaux, décidée par la Haute Autorité de la communication (HAC) et soutenue par les tenants du pouvoir eux même, depuis son entrée en vigueur en février dernier. Huit mois après son entrée en vigueur, la mesure de la HAC prospère à merveille sur un point, elle est violée et transgressée chaque jour par ceux qui l’ont érigée et soutenue. 

S’il est vrai qu’un gouvernement sérieux doit se distinguer par sa rigueur dans la gestion des affaires publiques, son écoute attentive des revendications des populations et sa capacité à transformer ses engagements et ses promesses en actes concrets, il doit surtout se faire un devoir de veiller à l’application stricte des normes juridiques, en s’y soumettant lui-même, en guise d’exemple. Au Gabon, ce n’est plus seulement la fiabilité de la gouvernance qui semble remise en cause, c’est aussi la question du droit, qui apparaît dépourvu de toute substance coercitive face à la classe dirigeante. Cette situation donne parfois l’impression que la force de la loi ne serait visible que lorsque celle-ci s’adresse aux citoyens lambda, pendant que ceux qui dirigent se vautrent avec zèle dans l’impunité totale

La suspension ou l’interdit à géométrie variable

Il est une constante des pouvoirs fatigués. Ils légifèrent pour les autres. Depuis février, la Haute Autorité de la communication a donc fermé aux Gabonais les portes de plusieurs plateformes, au nom de la jeunesse à préserver et de l’unité nationale à sauvegarder. Le pays a obéi, ou fait mine de le faire, tandis que le reste de l’appareil d’État agit comme s’il avait reçu, par quelque circulaire discrète, une dispense de lecture. Car la suspension n’a jamais cessé de prospérer là où elle était censée régner, sur les comptes, les pages et les directs des institutions elles-mêmes. Une loi qui protège tout le monde, sauf ceux qui la font appliquer, est un privilège. 

Aucun exemple n’est plus savoureux celui du format de communication présidentielle incarné par le célèbre format « Cash », animée par le journaliste Chamberland Moukouama, lequel diffuse régulièrement, en direct, les vidéos ou des interventions du président de la République, chef de l’État et chef du gouvernement, Brice Clotaire Oligui Nguema. Voilà donc le Président de la République, également Chef du gouvernement qui se met en scène et couvre la visite des chantiers par la voie même que son administration a déclaré interdite. Il faut du talent pour proscrire un outil et en faire, dans le même temps, la tribune du premier magistrat du pays.

En vrai, cette situation ne saurait être interprétée comme une omission, encore moins comme une erreur ou un acte isolé. Elle traduit le symptôme manifeste d’un gouvernement qui viole et piétine avec joie, en toute impunité, les règles de la République qu’elle a pourtant elle-même érigées. 

Le récent remaniement ministériel, démonstration par l’absurde d’une mesure incohérente 

Si l’on doutait encore, l’actualité a fourni la pièce justificative. Le dernier remaniement ministériel, événement politique majeur s’il en est, a lui aussi été porté à la connaissance des Gabonais par ces mêmes réseaux officiellement suspendus. L’État annonce son gouvernement sur des plateformes que l’État a déclarées inaccessibles. C’est la suspension poussée jusqu’à la caricature, interdite au citoyen qui veut s’informer, tolérée pour le pouvoir qui veut s’annoncer. Et que dire des porte-parole de la Présidence, si prompts à défendre la mesure sur les plateaux étrangers et français, et qui, quelques mois plus tard, découvrent que l’exécutif lui-même navigue en marge de la règle grâce aux VPN ? On défend à Paris ce qu’on contourne à Libreville. L’argumentaire voyage bien, la pratique beaucoup moins.

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Et pourtant, lors de l’annonce de cette mesure, qu’une large frange de l’opinion l’avait contestée, considérant que l’institution n’avait aucune prérogative pour prendre une décision à portée générale interdisant à l’ensemble de la population d’accéder à ces plateformes. D’autres estimaient que cette mesure était disproportionnée et avait vocation à restreindre la liberté d’expression et entravait la liberté de choisir de s’informer autrement que par les médias traditionnels. 

De la cohérence, ou de la sortie honorable

Ce que la HAC a toujours nié, justifiant sa décision par sa volonté de protéger la jeunesse des contenus dits illicites, de maintenir l’unité nationale, etc. Or, en choisissant de s’exprimer régulièrement via les plates-formes interdites , non seulement le président désavoue la HAC, mais il devient le premier à transgresser la suspension, et par voie de conséquence, encourage l’ensemble de ses collaborateurs à faire de même. 

Dans ces conditions, ce n’est plus la décision de la HAC qui est remise en cause, mais la capacité du gouvernement, qui se vante d’être en rupture avec l’ancien régime, à respecter ses propres engagements et à véritablement faire du Gabon un État de droit où tous les citoyens sont égaux devant la loi et où le gouvernement ne contourne pas ses propres règles. 

Qu’il nous soit permis d’offrir au pouvoir un conseil gratuit, une mesure n’a d’autorité que si ses auteurs s’y soumettent d’abord. Quand le législateur et le gouvernement la viole, la police s’incline, le juge se tait et le citoyen conclut qu’il est le seul dupe de l’affaire. Deux voies s’offrent donc au gouvernement. La première exige du courage : appliquer la suspension à lui-même, jusque dans ses directs, ses communiqués et ses annonces. La seconde exige de l’honnêteté : constater qu’une interdiction que ses promoteurs contournent chaque jour n’interdit plus rien puis la lever. 

Entre la rigueur et l’aveu, il n’y a pas de troisième chemin, sinon celui de l’hypocrisie et du non-droit. Un État de droit se juge à ce qu’il s’impose à lui-même. Le Gabon mérite mieux que d’être gouverné par des règles à usage exclusif de ceux qui les subissent.

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