
Libreville, le 15 novembre 2025 – (Dépêches 241). Dans l’affaire Hervé Patrick Opiangah, le parquet de la République semble avoir pris quelques libertés, non seulement avec la procédure, mais avec la logique la plus élémentaire. Entre perquisition sauvage, scellés disparus, dates de plainte qui changent au gré des humeurs et une cohérence juridique laissée sur le bas-côté, la justice gabonaise, cette institution censée incarner la rigueur de l’État offre aujourd’hui un spectacle ahurissant. Retour sur un feuilleton où l’absurde rivalise avec le scandale.
Il y a des institutions qui trébuchent. Et puis il y a celles qui chutent avec panache, entraînant dans leur roulade le droit, la procédure, jusqu’à la dignité de leur fonction et le crédit d’une Nation. Dans l’affaire Opiangah, le parquet, conduit par le Procureur de la République Bruno Obiang Mve, a choisi de brûler les étapes, les règles et, apparemment, le Code de procédure pénale lui-même.
Les scellés introuvables et invisibles: magie, vol ou négligence ?
La première pièce de cette théâtralisation tragique de la justice s’est jouée avec une perquisition en tout point illégale. Une performance digne d’un film d’action, effectuée sans mandat, sans procès-verbal, sans liste de saisies. L’article 55 alinéa 2 du Code de Procédure Pénal exige que le Procès verbal soit dressé sur place, que les biens soient placés sous scellés, puis remis au magistrat instructeur se voit ici piétiné. Dans l’affaire HPO, rien n’a été dressé, rien n’a été scellé et rien n’a été remis au magistrat instructeur. On ne parle plus de procédure : on parle d’une expédition, mieux d’une inquisition.
Lors de la demande de restitution introduite par les avocats d’Hervé Patrick Opiangah, le dossier a révélé une incongruité digne d’un vaudeville: la magistrate instructrice n’a jamais vu les scellés. Pas un. Ni le moindre PV, ni le moindre placet. Me Carol Moussavou, avec un calme d’acier, résume l’impasse : « Le magistrat instructeur nous a alors dit qu’elle ne peut remettre des effets qu’elle ne possède pas ». Une justice où les preuves disparaissent avant même d’arriver au bureau du juge n’est plus une justice : c’est un numéro d’illusionnisme mal exécuté.
Des télévisions pour prouver un viol: la science judiciaire à la gabonaise
Le parquet ne s’est pas contenté d’une procédure bancale. Il s’est surpassé en saisissant, des téléviseurs, des montres, des bijoux et près de 900 millions de francs CFA. Le tout dans une affaire de viol. Une affaire, précisent les avocats, où aucune victime n’a jamais été identifiée. Il faut toute la lucidité mordante de Me Mba Ondo pour rappeler l’absurdité : « En quoi une télévision, des montres ou de l’argent établit-il des faits de viol présumé ? ». La réponse évidente est : en rien. Sauf peut-être dans un univers parallèle où l’on enquête selon les disponibilités du moment plutôt, selon les ordres et les consignes et non selon le droit.
À charge, seulement à charge: quand le parquet renie son serment
Dans tous les États de droit, le procureur agit à charge et à décharge. Mais dans ce dossier, beaucoup d’observateurs, juristes, avocats, magistrats à la retraite, relèvent une tendance inquiétante : le parquet semble n’agir qu’à charge. Avec une ardeur sélective qui en dit long. On ne parle plus d’enquête. On parle de croisade.
Le sommet de la dérive se trouve peut-être dans la simple question de la date de dépôt de plainte. Le procureur Bruno Obiang Mve parle du 14 novembre. Le procureur général Eddy Minang évoque le 19 novembre. La chambre d’accusation confirme finalement le 25 novembre. Trois dates, une seule plainte, aucune cohérence. Les constats d’huissier, eux, ne vacillent pas : aucune plainte n’a été déposée les 14 ou 19 novembre. La seule date réelle, certifiée, est le 25 novembre.
Problème : Les poursuites avaient déjà débuté le 20. Autrement dit, dans cette procédure, la plainte arrive après l’ouverture des poursuites. Une inversion si grossière qu’elle confinerait au comique si elle ne révélait pas un dysfonctionnement grave. Certains juristes parlent d’irrégularités majeures. D’autres murmurent le mot parjure.
Avec une procédure qui s’effondre sous son propre poids, le parquet doit choisir, la loi ou la dérive
Perquisition illégale. Absence totale de scellés. Saisies sans lien avec l’accusation. Procureur qui oublie la décharge. Dates de plainte incohérentes. Poursuites engagées avant la plainte. Cette procédure n’est pas seulement viciée : elle est toxique. Toxique pour l’État de droit, pour la justice, pour la République.
La justice gabonaise ne peut pas continuer à avancer ainsi, bancale, hésitante, contredisant ses propres principes. Le parquet n’est pas une officine politique. Il n’est pas une machine d’improvisation. Il est supposé être le gardien du droit, pas son fossoyeur. Le pays mérite une justice digne. Pas une procédure rédigée au crayon et effacée chaque fois qu’elle dérange. Quand la loi est foulée aux pieds, ce n’est plus la justice qui parle, c’est le chaos.
Et dans cette Ve République, c’est l’Etat de droit qui nous était promis et non l’instrumentalisation hideuse et insidieuse de la justice Gabonaise à des fins de règlement de compte politique.







