
Libreville, le 2 avril 2026 – (Dépêches 241). À Nkoltang, l’affaire des destructions de parcelles et d’expulsions de populations prend une tournure particulièrement préoccupante. Les SCI KMJ et Lekabi, impliquées dans cette opération controversée, se prévaudraient du nom du Chef de l’État, Brice Clotaire Oligui Nguema, pour justifier les expropriations que rien, dans le droit gabonais, ne semble autoriser. Une dérive grave, qui interroge autant sur le respect de la loi que sur l’instrumentalisation du prestige de la première institution de la République.
Tout commence, officiellement, par le décret n°00128/PR/MHU du 7 juin 2021. Ce texte, signé au plus haut niveau de l’État, porte déclaration d’utilité publique sur une emprise de 183 hectares. Un périmètre défini, délimité, encadré par le droit. L’objectif annoncé justifiant ce titre foncier, la réalisation d’une voie d’accès à un projet étatique.
À ce moment-là rien, dans ce décret, ne laissait présager que des riverains verraient un jour leurs propriétés détruites et leurs terrains valorisés rasés en dehors de toute procédure d’expropriation légale. Mais voilà qu’apparaît, dans ce dossier, un document d’une tout autre nature. Il s’agit de la convention n°00083 du 27 février 2025, enregistrée le 17 mars 2025 (Vol. 51, Folio 224, n°1074). Brandissant ce texte comme un talisman, la SCI KMJ et la SCI Lekabi ont opéré sur un périmètre de 740 hectares , soit plus du quadruple de ce que le décret présidentiel autorisait. D’un trait de plume conventionnel, la surface d’intervention avait été multipliée par quatre. Et avec elle, le nombre de victimes.
Ce qui aggrave singulièrement la nature de cette affaire, c’est la méthode employée pour intimider et contraindre les populations de Nkoltang à ne revendiquer quoi que ce soit. Selon les témoignages recueillis par notre rédaction, le nom du président de la République, le Général Brice Clotaire Oligui Nguema, aurait été explicitement invoqué par les agents de l’ANUTTC et par les représentants des deux SCI pour légitimer les destructions, faire taire les contestations et présenter les expropriations comme relevant d’une volonté de l’État au plus haut niveau.
De telles méthodes sont d’une gravité exceptionnelle, c’est pourquoi il convient ici d’être précis, car le droit pénal l’est également. L’usurpation d’autorité, le fait de se prévaloir, sans droit, du nom ou de la fonction d’une autorité publique pour obtenir un avantage ou contraindre une personne, constitue une infraction pénalement répréhensible. Dans la même veine, l’abus d’une autorité vraie, c’est-à-dire l’utilisation d’une autorité réelle mais détournée de sa finalité légale, est tout aussi sanctionnable dès lors qu’il cause un préjudice à autrui.
En l’espèce, si le décret du chef de l’État a bien existé, il n’a pas autorisé ce qui s’est produit. Son nom a donc été utilisé pour couvrir des actes illégaux qui excèdent largement ce qu’il prescrivait. Cette instrumentalisation de l’autorité présidentielle ne saurait demeurer sans réponse de la justice gabonaise, à moins que l’on n’admette qu’au Gabon de la Transition, le nom du président de la République soit désormais un blanc-seing que des intérêts privés peuvent apposer à leur guise sur leurs opérations douteuses.
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Plus grave, cette affaire dépasse largement la seule question juridique et touche à l’image même du chef de l’Etat. Brice Clotaire Oligui Nguema est arrivé au pouvoir le 30 août 2023 en rompant avec un système que les Gabonais identifiaient précisément à l’arbitraire foncier, aux expropriations déguisées, à la prédation sur les biens des populations. Si des entités privées peuvent aujourd’hui se couvrir du nom de la première institution du pays pour déposséder des familles de leurs terres sans aucun respect des procédures légales, alors c’est la crédibilité de la rupture proclamée qui se trouve entachée. Car l’image d’un chef d’État, tout comme l’autorité de l’État lui-même, se construit dans la cohérence entre le discours et les actes de ceux qui agissent en son nom, ou prétendent le faire.
Le silence des institutions face à ce qui se passe à Nkoltang n’est pas une option. Il serait une complicité. La Ve République ne peut pas être le nouveau visage d’un pillage qui a changé de bénéficiaires. Elle doit être ce qu’elle prétend être, un État de droit, pour tous les Gabonais, y compris pour ceux abusivement expropriés à Nkoltang.







