
Libreville, le 28 Octobre 2026 – (Dépêches 241). Depuis son arrivée à la tête du ministère des Sports, Paul Ulrich Kessany donne le sentiment d’une tutelle davantage occupée à reprendre la main sur les institutions sportives qu’à garantir la continuité de leur fonctionnement. Agréments techniques retenus, choix du sélectionneur enlisé, processus électoraux contestés, velléités de normalisation désavouées par les instances internationales et controverses autour du traitement réservé à Thierry Mouyouma : les épisodes se succèdent et finissent par dessiner une même ligne de fracture. À quelques jours de la reprise du championnat national, l’annonce d’une Task Force vient ajouter une nouvelle incertitude à un paysage déjà fragilisé. Derrière les justifications administratives, une question s’impose : le sport gabonais est-il gouverné au nom de l’intérêt général ou entraîné dans une succession de bras de fer dont il paie, chaque fois, le prix ?
Nommé en janvier 2026 pour redresser un football en crise, Paul Ulrich Kessany a surtout, depuis son entrée au gouvernement, multiplié les gestes d’arrêt. D’ordinaire dans une administration, il y a deux types de gouvernance. Une gouvernance par la décision et une gouvernance par l’attente. Le ministre des Sports semble avoir choisi la seconde voie, et c’est par la sélection nationale que l’opinion a commencé à en prendre la mesure.
Sélectionneur national, agréments techniques : l’inertie ministérielle au cœur des blocages
Le 25 février 2026, la Fegafoot remettait au ministère de tutelle une short-list de trois techniciens, fruit d’un travail de recrutement mené avec diligence. Plus de trois mois se sont écoulés sans le moindre arbitrage. Or le temps perdu finit toujours par se payer. Anthony Da Silva, l’un des sélectionneurs de la short liste, dont le profil faisait consensus, s’engage avec le Mali, et Bamako signe ce que Libreville n’a pas su décider. Faute de sélectionneur, la fédération en est réduite à installer Anicet Yala en intérim, non par choix sportif, mais par la force des choses.
Cette inertie érigée en usage par Paul Kessany ne semble pas être un accident, car elle se répète, plus grave encore, dans la délivrance des agréments techniques des ligues. Depuis le 3 mars 2025, la Fegafoot a attendu le document qui conditionne la pleine légitimité de ses organes, alors que toutes les pièces avaient été transmises dans les délais. Pour les ligues et les clubs, la méthode fût encore plus subtile. Pendant que le ministère de l’Intérieur Adrien Nguema Mba avait délivré sans retard les récépissés, celui des Sports exigeait, la compétition achevée, des polices d’assurance que sa propre lenteur a rendues caduques. Il faut un talent certain pour faire de sa lenteur un grief contre ceux qu’elle pénalise. Et lorsqu’une élection fédérale approche, la coïncidence, on en conviendra, a de quoi interpeller.
Fegafoot et CNOG : les ambitions de normalisation désavouées par les instances internationales
Et c’est précisément à ce moment que le blocage change de nature. Le 13 avril dernier, au nom de son pouvoir de police administrative, le ministre suspend l’ensemble des processus électoraux de la Fegafoot et du Comité national olympique, et renvoie le scrutin fédéral à décembre 2026.
Mais la tutelle ne s’arrête pas aux textes de la fédération, elle cherche, selon de nombreux observateurs, à fragiliser un homme, Pierre Alain Mounguengui, en espérant que la FIFA et la CAF achèveraient la besogne par la voie de la normalisation.
Le calcul était habile mais il était surtout fragile. La mission FIFA-CAF conduite par Célestin Yanindji a fini par conclure que les conditions d’une normalisation n’étaient pas réunies, que le processus avait respecté les textes, et que le Comité exécutif demeurait en place jusqu’au 31 décembre 2026. Mieux encore, les autorités gabonaises étaient invitées à délivrer aux ligues leurs documents administratifs. Un désaveu net, solennel, et sans appel.
Mais l’affront de la CAF et de la FIFA ne venaient pas seul. Quelques jours plus tôt, le ministre avait écrit au Comité international olympique pour obtenir le report de l’Assemblée générale élective du CNOG. La réponse du 22 avril est d’une précision chirurgicale, le CIO ne se déclare « pas en mesure à ce stade d’interrompre soudainement et sans raison objective » le processus, rappelant que le registre des membres n’a jamais été contesté, pas même à l’Assemblée du 21 mars. Quelle urgence nouvelle justifiait donc cette suspension ? La question contient sa réponse. Ce fut le troisième désaveu en quelques jours après ceux de la FIFA et de la CAF et ces désaveux disaient assez ce que valent des initiatives que l’on couvre du vocabulaire de la gouvernance sans en respecter les règles.
L’affaire Thierry Mouyouma : quand le désaccord sportif vire au bras de fer personnel
Il y a pourtant plus troublant que le blocage des institutions, c’est celui qui paraît viser des personnes. Dans un entretien accordé à notre rédaction, Thierry Mouyouma, ancien sélectionneur des Panthères, raconte avoir été convoqué de nuit à la Présidence, sous couvert du Chef de l’État et du ministre de l’époque, pour n’y trouver que Paul Kessany et deux de ses proches, venus lui demander d’intégrer des membres de son association à son staff.
Son refus, dit-il, a fait de lui un ennemi. Dès lors, selon ses propos et selon des témoignages recueillis par la même rédaction, les pressions se seraient succédées. Intimidation par avocat interposé, prize money de Mangasport bloqué, démarche auprès de l’ADG de Comilog pour obtenir son départ de Mangasport, convocation à la DGSS sur la foi d’une version que les militaires eux-mêmes auraient jugée sans rapport avec la réalité. Ces faits sont rapportés et leur concordance dessine une trajectoire, celle d’un désaccord devenu querelle, règlement de compte puis combat.
Reste le dernier épisode, qui achève de lier tous les autres. À quelques jours de la reprise du championnat national de football, l’annonce de la Task Force suspend la compétition et laisse sur le bord de la route des présidents de clubs qui avaient déjà engagé des fonds, fait signer des joueurs et versé des primes.
Championnat national suspendu : la Task Force, nouvelle source d’incertitude pour les clubs
Une Task Force peut se justifier lorsqu’il s’agit d’assainir une situation, de contrôler les engagements financiers ou de rétablir des règles communes. Mais son opportunité, son mandat, son calendrier et ses conséquences doivent être clairement établis. À défaut, l’instrument de réforme devient une source supplémentaire de paralysie.
Hier la short-list, ensuite l’agrément, puis le scrutin, enfin le championnat, la méthode demeure, une décision venue d’en haut, un calendrier qui s’arrête, et d’autres qui paient l’addition. Que le bilan soit fait de blocages, les faits y suffisent, qu’il soit aussi fait de règlements de comptes, c’est ce que les témoignages laissent entendre.
Le tableau autorise en revanche, une interrogation sévère sur la méthode et ses résultats. Car gouverner le sport ne consiste pas à multiplier les rapports de force, mais à rendre possible ce que l’administration est censée servir, c’est-à-dire la compétition, la stabilité des institutions et la confiance des acteurs. Si, au terme de cette succession d’affaires, le principal héritage est celui de l’incertitude, alors le bilan de Paul Kessany devra d’abord être jugé à cette aune, celle d’une autorité qui, à force de vouloir reprendre la main, risque d’avoir immobilisé le jeu.







