
Libreville, le 20 novembre 2025 – (Dépêches 241). L’interdiction de quitter le territoire imposée à Elisabeth Opiangah, supposée victime dans une procédure pénale aux contours flous, révèle un dysfonctionnement systémique de l’appareil judiciaire gabonais. Les faits, tels que rapportés par sa défense, dessinent une procédure profondément irrégulière. À vouloir tout justifier et à maintenir en vie une procédure constellée d’irrégularités, la justice gabonaise s’enlise devant le miroir déformant de ses propres contradictions jusqu’à exposer la République au ridicule international.
L’entretien accordé hier par Me Paulette Oyane Ondo à Gabon Média Time (GMT ), a mis au jour un fait juridiquement déroutant. Depuis le 3 décembre 2024, Elisabeth Opiangah fait l’objet d’une interdiction de sortie du territoire, alors même qu’elle est présentée comme victime supposée dans la procédure.
Un traitement d’exception. Une première, selon son Conseil. « En 30 ans de carrière, je pensais avoir tout vu », confie son avocate visiblement sidérée par ce qu’elle qualifie d’instrumentalisation de la justice, dans un pays pourtant engagé dans un processus de « Restauration des Institutions ». Au regard de cette situation exceptionnellement anormale, plusieurs questions s’imposent. Depuis quand une victime est-elle traitée comme une menace à la sûreté de l’État ? Pourquoi une jeune femme supposée victime dans une affaire de mœurs serait-elle assimilée à un danger pour son pays, au point de lui interdire tout déplacement hors de celui-ci ?
Ce seul élément pose un problème de cohérence juridique. Une victime n’est ni un prévenu, ni un suspect, ni un fugitif potentiel. Le fondement légal d’une telle mesure demeure, à ce stade, inexpliqué.
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Garde à vue d’une « victime » : un précédent anormal
Elisabeth Opiangah a été interpellée le 20 novembre 2024 lors d’une perquisition, puis placée en garde à vue pendant cinq jours. Elle aurait été privée de l’assistance de ses avocats et de l’exercice de ses droits fondamentaux. Toujours selon la défense, les enquêteurs auraient tenté de lui imposer une version des faits et de lui extorquer des aveux à l’encontre de son père. Scène surréaliste et inédite jouée par la justice gabonaise. La prétendue victime priée de se transformer en pièce à conviction vivante.
À sa libération, Elisabeth Opiangah qui a non seulement réfuté les faits qui lui étaient prêtés, a également déposé plainte contre ses diffamateurs. Une action mystérieusement escamotée du débat public. « Une plainte dont étrangement personne ne parle », ironise son avocate.
À mesure que les révélations s’accumulent, l’indignation grandit. Car l’affaire Opiangah, telle que décrite par la défense, ne se résume plus à une simple procédure de mœurs. Elle expose, au grand jour, un enchevêtrement d’irrégularités qui donne le vertige. Comment expliquer qu’une action publique ait été déclenchée le 20 novembre 2024, alors même que, selon la Chambre d’accusation, la plainte censée en constituer le fondement n’aurait été déposée que le 25 novembre ? Cinq jours de vide juridique. Cinq jours où l’État semble avoir agi sans base légale avérée.
À ce premier dérapage, s’ajoute ce que la défense qualifie d’atteintes graves aux droits économiques d’Herve Patrick Opiangah : la fermeture administrative de ses entreprises dès le 21 novembre, le gel de ses comptes bancaires, la neutralisation de ses avoirs. Le tout, encore une fois, sans décision de justice notifiée et sans lien apparent avec une affaire supposée de mœurs. La question se pose donc crûment: quel rapport existe-t-il entre une enquête de mœurs et la fermeture de sociétés commerciales ? Nul ne semble capable de l’expliquer.
Une opération nocturne aux allures d’expédition punitive
Autre fait troublant dans la procédure est la perquisition menée dans la nuit du 20 novembre 2024. Une perquisition au cours de laquelle des éléments des forces de défense et de sécurité, y compris de troisième catégorie habituellement mobilisées pour le grand banditisme et pour des atteintes à la sûreté de l’Etat auraient procédé à une descente musclée, encagoulés, comme s’il s’agissait d’appréhender un chef de gang et son réseaux criminel. Or, toujours selon l’avocate, cette opération aurait été menée sans mandat, sans procès-verbal formel, en violation manifeste des règles minimales de procédure.
Et que dire de la saisie, lors de cette opération, de biens n’ayant strictement aucun lien avec une affaire de mœurs ? Argent liquide, devises, montres de collection, bijoux, téléviseurs… un ensemble d’effets personnels, appartenant selon la famille à Hervé Patrick Opiangah, estimés à près d’un milliard de francs CFA, auraient été emportés. La défense interpelle : Quel lien de causalité le Procureur peut-il établir entre des télévisions, des bijoux, des devises et une affaire supposée de mœurs ? Silence pour seule réponse.
Pire encore, ces biens seraient aujourd’hui introuvables. Toujours d’après les avocats, le magistrat instructeur a déclaré n’avoir jamais vu les objets saisis, tandis que le Procureur peine aujourd’hui à restituer ces effets à leur propriétaire légitime. Une situation que la défense n’hésite pas à qualifier de dérive institutionnelle.
Dans cette affaire, disent les avocats, les contradictions du ministère public s’empilent, les procédures s’enchaînent hors cadre, et les droits les plus élémentaires semblent relégués au second plan. L’interdiction de quitter le territoire infligée à Elisabeth Opiangah, considérée comme victime supposée dans la procédure, vient parachever ce tableau d’incohérence. « Pourquoi un tel acharnement ? », interroge la défense. Pourquoi traiter une famille gabonaise comme si elle constituait une menace pour la sûreté de l’État ? Hervé Patrick Opiangah n’est-il pas gabonais ? Ne mérite-t-il pas, comme tout citoyen, de vivre paisiblement dans son pays ? Qu’a-t-il fait, et contre qui, pour justifier une telle brutalité institutionnelle ?
Une affaire désormais internationale
Face à ce qu’ils perçoivent comme une violation répétée des droits fondamentaux, les avocats d’Hervé Patrick Opiangah ont saisi la Commission Africaine des Droits de l’Homme et des Peuples (CADHP). Les nombreuses irrégularités alléguées, de la garde à vue contestée aux saisies introuvables, en passant par la fermeture des entreprises et la mesure d’interdiction de sortie du territoire, pèseront nécessairement dans l’analyse de l’instance continentale.
Car au-delà du cas individuel, c’est bien le crédit de la justice gabonaise et, par ricochet, celui de la Nation elle-même, qui se trouve désormais engagé dans le concert des Nations. À vouloir maintenir coûte que coûte une procédure perçue comme défaillante, irrégulière et foncièrement viciée, l’appareil judiciaire gabonais risque d’exposer le pays à un désaveu international particulièrement dommageable.







